La querelle du laxisme

La querelle du laxisme
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Le Bref Dominus ac Redemptor est un épilogue: il clôt deux siècles et demi de querelles sous l'Ancien Régime, aux torts et dommages de la Compagnie de Jésus.

Et l'on sait à quelles acrobaties d'exégèse se livrent les apologistes de la Société, au sujet de ce document pontifical. Il leur est impossible d'esquiver pourtant cette articulation formelle que ce sont les Jésuites qui, de tous temps et partout, ont « excité » cette multitude de disputes et de dissensions. Les Papes, les Princes, l'Episcopat, le clergé séculier et régulier, les fidèles des cinq parties du monde en furent à la fin excédés, scandalisés et révoltés; si bien qu'il était devenu impossible, vers la seconde moitié du XVIII° siècle, de songer à rétablir la paix de la chrétienté, tant que n'aurait pas été éteint ce brandon de discorde qui menaçait de mettre le feu à la terre1.

Querelle de la grâce et querelle des rites idolâtres, querelles du régicide et de la morale relâchée, querelle de l' « aulicisme » qui en France distingue seul des théories gallicanes les pratiques régaliennes de la Compagnie, querelle du mercantilisme dans les Missions, de l'indépendance de la Société à l'égard de toutes les hiérarchies, querelles des Universités et des Parlements, faillites retentissantes et intrigues obscures: c'est un fait que toute l'histoire de cet Ordre n'est qu'un tissu perpétuel de contentions sans égales dans les annales de l'Eglise et des autres Congrégations religieuses. La main de tous est levée contre lui, et Clément XIV atteste que c'est parce qu'il a levé, au grand soleil ou dans l'ombre, la main contre tous.

D'où vient donc, à la Compagnie de Jésus, quel que soit le sentiment qu'on nourrisse à son égard, ce caractère unique dans l'histoire de l'Eglise, d'être ainsi une pierre de contradiction au front de l'édifice catholique ? Nous essaierons peut-être un jour de le rechercher et de l'expliquer par la nature même et par l'origine de son Institut. Mais il n'est pas inopportun de jeter auparavant un regard sur l'un de ces plus retentissants débats, à titre d'exemple. Nous y verrons se donner bruyante carrière l'esprit que, par excellence, on a pu appeler, j'ai regret au mot, mais il est consacré depuis des siècles par l'usage et n'est pas de ceux qui vieillissent, jésuitisme.

Il s'agit de la Querelle du Laxisme.

Clément XIV l'a tranchée, comme les autres, en rappelant dans son Bref de suppression l'usage que la Compagnie, en dépit des rappels « en vain » multipliés par ses prédécesseurs, avait fait trop longtemps de « maximes justement proscrites par le Saint-Siège comme scandaleuses et manifestement préjudiciables à la règle des mœurs ». Mais les Jésuites ont réussi à faire oublier peu à peu, ou tout au moins à dénaturer dans l'esprit public, ce souvenir de l'une de leurs plus manifestes atteintes à l'ordre catholique.

Pour le lecteur, né Français, cette grosse et fondamentale dispute se réduit presque toute entière à l'épisode culminant des Petites Lettres de Montalte. C'est la Querelle des Provinciales.

Et sans doute la Compagnie de Jésus sait mieux que personne quel coup lui a porté le génie littéraire et religieux de Pascal. Mais en même temps, dès le premier jour, elle a cherché à profiter de l'équivoque qui affaiblit la portée du chef-d'œuvre. Une partie de ce livre immortel est janséniste. La tactique éternelle de la Société a beau jeu pour diffamer, grâce à cette erreur désormais caduque, la vivante satire qui a triomphé de ses casuistes et de sa morale. Pascal s'est donné tort au sujet des cinq propositions : les Jésuites qu'il combat en profitent pour se feindre encore une fois les intéressantes victimes de l'hérésie, en butte à des coups qui visent, à travers leur avant-garde, l'Eglise et l'Evangile !

Faux-fuyant misérable, qu'exploitent à l'envi les esprits inattentifs ou partiaux !

Certains Universitaires ne dédaignent pas de s'en servir auprès des jeunes consciences dont ils ont la charge, afin de les détourner du catholicisme. Sous prétexte de venger la gloire de Pascal, ils rendent l'Eglise solidaire de la Compagnie, sans voir que ce préjugé rejoint tout droit la thèse injustifiable des Jésuites, à l'encontre de la longue clairvoyance des siècles chrétiens2.

Car la distinction nécessaire a, depuis longtemps, été faite entre la Querelle du Jansénisme d'une part, la Querelle du Laxisme de l'autre ; et Pascal n'a pas eu à attendre le Bref Dominus ac Redemptor, ni M. Havet, pour que fût vidé à fond son procès contre les maximes relâchées des casuistes. Les curés de Paris et d'un grand nombre de diocèses, tout de suite, avaient adopté sur ce point sa thèse ; l'épiscopat suivit, entraînant toutes les juridictions civiles ; et nous verrons le Saint Office consacrer cette levée en masse de l'opinion religieuse contre les Jésuites. La cause des Provinciales et de Pascal, sur le terrain de la théologie morale, est ainsi devenue, depuis longtemps, celle de l'Eglise gallicane et des Souverains Pontifes, c'est-à-dire du catholicisme romain tout entier.

Voilà l'intéressant point de vue dont les Ecrits que nous publions fournissent l'argument central. C'est à dessein que nous nous en sommes tenus à ce document. Tout ce qui touche à Pascal est connu ou du moins étudié aujourd'hui, avec une remarquable ferveur, par une nuée de lettrés ou d'érudits. Au contraire, les pièces que nous versons au débat, sans être le moins du monde inédites, sont restées cependant moins accessibles au-grand nombre et gardent un certain attrait de nouveauté. Nous espérons bien montrer qu'elles ne le cèdent en rien et pour cause, même au chef-d'œuvre inégalable de Montalte, par la langue, la verve ou la hauteur de vues. Loin de n'être qu'une réplique ou une confirmation, elles font faire à la Querelle du laxisme, un pas caractéristique et décisif. Ce sont elles qui ont décidé du succès et témoignent à jamais de tout ce que nous avons avancé jusqu'ici. Il ne saurait donc se trouver de meilleure réponse à des accusations et à des méprises, également injurieuses pour Pascal, pour l'Eglise et pour la vérité.

I

HISTORIQUE DE LA QUERELLE

Commençons par situer exactement nos documents au cours du long déroulement de cette controverse.

La Querelle, en France, datait de la première introduction de la Compagnie. L'Université de Paris, dès 1643 et 1644, critiquait vivement la morale relâchée de ces Pères, par la plume d'Hermant3.

François Hallier, docteur en Sorbonne, syndic de la Faculté de théologie, qui dans la suite embrassa le parti des Jésuites et devint évêque de Cavaillon, dressait presque en même temps, au nom de la Sorbonne, un court Mémoire intitulé : Théologie Morale des Jésuites, Extrait fidèlement de leurs Livres contre la morale chrétienne4.

Le plan de cet ouvrage a été repris plus tard, dans un gros volume in-4° de près de 800 pages, qui a également pour titre La Morale des Jésuites. Il a paru pour la première fois à Mons, en 1647, et connu depuis de nombreuses éditions, augmentées de toutes sortes de pièces, sous divers formats. Jusqu'à la fin du XVIII° siècle, on l'attribuait, ce semble, à Perrault, docteur en Sorbonne; il a paru plus simple pour la polémique, d'en prêter toute la paternité au grand Arnauld, qui plus tard y mit la main (1).

C'est qu'on tient à bien marquer la Querelle du péché originel janséniste; mais ni les faits ni les dates ne concordent tout à fait avec ce préjugé trop commode.

§ 1. — L'occasion.

C'est dans ce gros ouvrage, très probablement, que Pascal, en mars 1656, dix ans plus tard, prit l'idée, pour sa 4º et sa 5º Provinciales, de la formidable digression, qui détourna soudain contre les Jésuites et leur casuistique sa polémique difficultueuse sur la question de la grâce. Il lut aussi à cette occasion le petit traité manuel d'Escobar, qu'il a immortalisé ; et l'on sait le succès soudain, sans précédent, des Petites Lettres. Mais ce qui n'est pas moins intéressant que l'applaudissement du public et le suffrage contemporain des connaisseurs en matière de style et d'esprit, c'est l'impression profonde produite sur l'opinion ecclésiastique. Même, à force d'admirer la langue et le comique vigoureux de ce « pamphlet », on a fait tort quelquefois à la puissance d'analyse et à la vigueur du sentiment chrétien qui lui assurèrent, parmi les Théologiens et les Pasteurs, un retentissement non moins prodigieux.

Dès le 12 mai suivant, c'est-à-dire trois mois à peine après l'entrée en scène du « bon père » dans les Provinciales, le Curé de Saint-Roch, syndic du Clergé de Paris, proposait à ses confrères assemblés d'entreprendre l'examen canonique des pernicieuses maximes dénoncées par Montalte. Si ces propositions étaient fidèlement rapportées, la condamnation lui en paraissait urgente et nécessaire ; et si l'auteur avait dénaturé le texte des casuistes, c'est lui qu'il importait au contraire de réprouver. Juste alternative, qui posait d'une manière impartiale, devant les premiers juges compétents, le véritable procès ! Car ni l'esprit de parti, ni le talent, ni la vogue, ni même la faveur surprise des consciences n'étaient susceptibles, quoi qu'on ait dit, de défendre longtemps les Provinciales, si elles n'eussent été qu'un « mensonge immortel », contre le verdict de la raison et du magistère ecclésiastique. Malheureusement, il n'y avait à ce moment dans le diocèse ni Evêque ni Vicaires généraux, aptes à recevoir la plainte des Curés. On était en plein imbroglio de l'affaire du Cardinal de Retz. Pas de juridiction régulière. Il fallut surseoir à la procédure.

Cependant les Curés de Rouen s'étaient émus à leur tour. Ils étaient affligés du fameux P. Brisacier, si vert de langue, si prompt à l'invective. Ce Jésuite eut pu rendre des points à Garasse et à Richeome, de qui M. l'abbé Bremond lui-même, citant avec indulgence plusieurs gentillesses, se garde pourtant de rapporter les propos les plus crus5.

Son libelle, Le Jansénisme confondu, en dépit d'une certain fond de raison, avait été condamné par mandement de l'Archevêque de Paris, en date du 29 décembre 1651, comme « calomnieux et contenant plusieurs mensonges et impostures ». Or, Retz, par politique, ménageait les novateurs; mais son coup d'œil de partisan savait du moins choisir la cible, et sa censure, suffisamment motivée, faisait légitimement autorité. Dufour, curé de Saint-Maclou, dans un discours prononcé en plein Synode de Rouen, le 30 mai 1656, devant plus de 800 de ses confrères, osa s'en prévaloir pour faire écho aux premières démarches du Clergé de Paris. L'entreprenant Brisacier répondit par une requête à l'Archevêque, où il se plaignait de cette sortie contre la morale de sa Société. Cette intervention indiscrète et peu mesurée fit tapage. Les Curés de Rouen embrassèrent avec chaleur, contre le religieux, la cause de leur confrère, nommèrent des députés pour confronter à leur tour les opinions relevées par les Provinciales et le texte des auteurs allégués. Une douzaine d'examinateurs s'y appliquèrent durant un mois. L'exactitude générale des citations de Pascal s'imposa; les Curés prièrent leur Archevêque de prononcer la condamnation de ces « maximes impies ». Le Prélat, pour donner à la censure plus d'autorité, renvoya l'affaire à l'Assemblée du Clergé et enargea l'un de ses Grands Vicaires d'y porter la requête de ses prêtres avec l'extrait des propositions dénoncées à son Tribunal. L'affaire, bon gré mal gré, s'amorçait.

Les Curés de Rouen écrivirent à ceux de Paris pour les prier d'appuyer leur démarche ; et les Curés de Paris, encouragés, adressaient à leur tour, le 18 septembre, aux autres Curés du royaume, un Avis. Tout le Clergé de France était invité à poursuivre en commun la condamnation d'un certain nombre d'opinions relâchées, dont était dressé le catalogue. Les promoteurs reçurent bientôt des principales villes une procuration en bonne et due forme pour agir au nom de tous et, munis de ces pièces, présentèrent d'abord requête aux Grands Vicaires, qui les renvoyèrent eux aussi à l'Assemblée du Clergé.

Les Curés rédigèrent donc, à l'adresse de l'Assemblée, le 11 novembre 1656, une Remontrance, signée par leurs syndics. Mais les Jésuites faisaient au procès une obstruction systématique, et les affaires traînèrent en longueur. L'aventure interminable de Retz, les difficultés avec la Cour, l'éternelle dispute sur les cinq propositions continuaient de préoccuper les esprits. Des commissaires furent nommés, il est vrai, pour faire droit à la plainte des Curés; mais on se sépara sans pousser à fond le débat. L'Assemblée, épouvantée, au témoignage de Godeau, des erreurs qu'on lui rapportait, ordonna seulement qu'on réimprimerait, pour faire pièce aux mortelles indulgences des casuistes, les admirables Instructions de Saint Charles Borromée aux confesseurs pour la direction des âmes; et elle adressa aux Evêques une lettre-circulaire où elle marquait que « le manque de loisir pour faire l'examen » des propositions signalées « était la seule chose qui l'eût empêchée de prononcer un jugement solennel, qui eut arrêté le cours de cette peste des consciences ».

C'était témoigner, avec assez de netteté, du sentiment unanime. Peut-on dire, cependant, que le Clergé de France, en général, ou cette Assemblée de 1656 en particulier ait été jamais suspecte de jansénisme?

Les Jésuites ne surent pas se résigner à ce premier coup. L'année suivante, 1657, paraissait l'Apologie pour les casuistes contre les calomnies des jansénistes. L'auteur était le P. Georges Pirot, S. J. Presque aussi pétulant que le P. Brisacier, il n'avait pourtant ni sa veine abondante ni son talent d'invective. Encore moins d'habileté ou de prudence6.

Sans barguigner, il avouait, dans la plupart des cas, la doctrine reprochée aux moralistes de la Compagnie, mais revendiquait pour eux l'orthodoxie d'une juste méthode et l'autorité de la tradition. Le holà fut universel. L'aveu paraissait un défi. Aussi, le 7 janvier et le 4 février 1658, les Curés de Paris, en Assemblée régulière, décidaient-ils de reprendre et de pousser l'affaire, tant devant la juridiction de l'Ordinaire que devant le Parlement.

Cette fois, les Jésuites s'émurent tout de bon. Ils étaient payés pour redouter l'intervention de ce Parlement qui déjà leur avait fait obstacle ou les avait réprimés durement, depuis la Ligue. Ils disposaient de la Cour par l'entremise du Confesseur. Dès le 6 février, le Roi mandait les deux syndics; et en présence de Mazarin, du Chancelier, du Procureur général et de quelques autres personnages, il faisait défense aux Curés de s'adresser au Parlement. Il les autorisait seulement à saisir l'Officialité.

Les Curés représentèrent, non sans raison, que c'était précisément le moyen de droit qu'ils s'étaient crus autorisés à prendre tout récemment pour obtenir justice, dans une autre affaire, contre le P. Bagot, S. J.; mais les Jésuites, s'interposant pour leur confrère, avaient obtenu, le 3 août 1657, un arrêt du Conseil du Roi, qui « avait déchargé le sieur Bagot de l'assignation, et fait défense aux Curés de plus user de telles voies et à l'Official d'en connaître, à peine de nullité des procédures et de cassation des sentences ». A quoi bon, par conséquent, engager un nouveau procès, destiné à subir le même sort, dès qu'il plairait aux Jésuites? Ne s'agissait-il pas, au su et au vu de tous, du P. Pirot, en faveur de qui ses confrères se déclaraient publiquement ?

L'argument porta; mais le siège de la Cour était fait, et le Chancelier renouvela la défense expresse de s'adresser à la haute magistrature Il consentit seulement à ce que les Curés actionnassent l'Apologie devant les Vicaires généraux et devant la Faculté de Théologie.

Mais les Jésuites se mirent derechef en campagne pour empêcher du moins la Sorbonne de procéder librement; et lorsque la censure fut enfin prononcée, le 26 juillet, après maintes alternatives, il firent à nouveau intervenir le Chancelier pour obtenir qu'elle ne fût pas rendue publique. Elle ne parut que trois mois plus tard, et rien ne vaut le récit de ces multiples démarches, pour donner l'idée exacte de ce que peut être une intrigue menée, du haut en bas des hiérarchies religieuses et sociales, par la Compagnie.

Quant aux Vicaires généraux, ils accueillirent très favorablement la plainte des Curés; mais la discussion menaçait de s'éterniser, parmi les embarras de l'Administration diocésaine. C'est pour la guider et l'éclairer que les Curés publièrent d'abord le Factum, qui fut le premier de leurs Ecrits. Huit autres suivirent. Nous en donnons ici une nouvelle édition.

§ 2. — L'éclat.

Ils se succédèrent au cours des années 1655 et 1656; et ce n'est plus aujourd'hui un mystère pour personne qu'Arnauld, Nicole et surtout Pascal y ont mis la main. La signature des Syndics et du Bureau suffit pourtant à leur conférer un caractère officiel. L'effet immédiat fut considérable, en dépit des pamphlets anonymes que les Jésuites multiplièrent pour leur défense. D'autant que, par nécessité de se faire entendre de leur peuple, les Curés, abandonnant dans la plupart de leurs Ecrits la méthode des Extraits ou la discussion scolastique, procèdent par larges synthèses, reprenant de haut les thèmes les plus accessibles à tous, avec une vigueur, une clarté, un mordant incomparables. Les Provinciales elles-mêmes sont parfois dépassées7.

S'il y a, dans les Ecrits, moins de variété, de vivacité ou de mise en scène, le sujet est généralement plus ramassé. Point de morcellement analytique ni de textes examinés un à un, sans lien d'une visible rigueur. Une seule thèse à la fois : « Le nombre des Casuistes ne saurait empêcher qu'on les condamnat. De l'avantage que les hérétiques prennent contre l'Eglise de la pernicieuse morale des Jésuites. C'est un principe des plus fermes de la conduite de ces Pères que de défendre en corps les sentiments de leurs Docteurs particuliers, etc... » Là-dessus se déroule à grandes ondes le cours puissant d'un développement limpide et plein, d'un nombre et d'une éloquence encore inconnus dans la langue française.

Le septième Ecrit8 est le journal de tout ce qui s'était passé jusqu'alors, touchant ce grand débat. Il n'a jamais été sérieusement contesté que sur certains détails secondaires; et nous y avons pris presque tout notre exposé des faits. L'on y trouvera maint autre détail, propre à éclairer la religion des esprits les plus prévenus, notamment sur le très exact partage qu'à tous les degrés, dès ce moment, chacun savait faire précisément entre Pascal « secrétaire de Port-Royal » et Pascal secrétaire de l'unanime indignation des honnêtes gens.

Déjà, à cette date, un certain nombre de Prélats du royaume, sans parler des Vicaires généraux de Paris, appuyés par tout leur clergé, avaient donné leur adhésion au mouvement parti de la capitale, édicté des avertissements et des censures.

Les apologistes de la Compagnie arguent du fait que, relativement, ils sont peu. Sans doute ! Beaucoup avaient été longtemps retenus par l'étrangeté de cette sorte d'appel d'un corps subalterne à l'opinion ecclésiastique du « second ordre »9. On s'acharne aussi au jeu de massacre ordinaire; et les Evêques qui intervinrent, sont tous tenus pour plus ou moins suspects de sympathie à l'égard du jansénisme. Allons done! Quelques-uns au contraire illustraient l'Eglise de France par leur science ou par leur vertu. Les autres, il est vrai, se réservèrent. C'est que les Jésuites ou leurs méchants livres ne s'étaient pas encore répandus outre mesure dans leurs diocèses. Certains avaient scrupule de se porter partie, par un jugement préalable individuel, au cours du grand débat ouvert devant l'Assemblée du Clergé de France. Au besoin, on leur ferma la bouche10; et les apologistes de la Compagnie soulignent par conséquent trop volontiers qu'une dizaine d'actes épiscopaux ne représentent à cette époque qu'une maigre fraction de l'épiscopat français. Il faudrait encore montrer que ne vaut point ici l'adage : « Qui ne dit mot consent ». Car où sont les refus d'adhésion ou les prélats réfractaires? Et quels sont ceux qu'on peut soupçonner d'avoir approuvé dans leur privé ce qu'ils devaient bientôt censurer authentiquement et en corps, en 1682 et en 1700, par une manifestation d'une énergie, d'une unanimité et d'un caractère sans précédent?

Les Jésuites, il est vrai, s'efforçèrent de reculer le plus possible cette échéance. Ils s'étaient rendu compte enfin du danger. L'Apologie sombrait sous la réprobation générale. Leurs autres réponses, en dépit de leur savante organisation de propagande, demeuraient impuissantes à couvrir la grande voix de Pascal, son rire vengeur, le scandale indéniable de la plupart des textes qu'ii avait versés au débat. Mais leur crédit, partout ébranlé dans le public et auprès du clergé, demeurait puissant près du jeune roi livré par la peur, selon Saint-Simon (1), à leur influence et à leurs conseils. Ils surent se servir avec décision du bras séculier et de leurs enjeux en Cour de Rome.

Evidemment, Pascal leur avait donné un fâcheux exemple. Interrompant brusquement sa difficultueuse défensive janséniste sur le terrain ardu de la grâce, il avait désarçonné l'aile la plus entreprenante de ses adversaires par ce brusque raid à travers les terrains propices de la casuistique. L'esprit de parti ne manquait pas, c'est vrai, d'abuser de cette « surprise », pour en tirer d'illégitimes avantages, en faveur des cinq propositions et pour porter ainsi la confusion la plus fâcheuse entre les deux ordres d'idées en discussion. Mais les Jésuites sont les derniers qui aient le droit de s'en plaindre. Ils s'empressèrent en effet d'abandonner leur P. Pirot, lequel en mourut plus ou moins d'ingénu chagrin ; et leurs réponses changèrent de front11.

Après avoir tenté de défendre à corps perdu leur système de morale, ils en récusaient à présent la paternité, contestaient les textes, fatiguaient l'attention du public par des subtilités d'école, et peu à peu, sous le couvert de ce rideau léger, opéraient une franche conversion d'offensive. Habilement, ils ramenaient la controverse, d'une position indéfendable, à son point de départ pour eux plus favorable. Les Jansénistes se donnaient le tort de conclure en bloc contre le « molinisme », en l'accablant du grief de laxisme, établi désormais contre ses plus compromis Docteurs; les Jésuites répliquèrent en traitant indistinctement de jansénistes les chrétiens les plus sincères et les écrits les plus irréprochables, suspects de froideur à l'égard de leur politique ou de leur morale.

Ils vinrent ainsi à bout de faire interdire aux Curés de Paris leurs assemblées. Ils obtinrent du Parlement de Bordeaux la condamnation des Provinciales et de la remarquable introduction de Wendrock. Victoire douteuse, au reste, et dont les Jésuites ont tort de triompher. Déjà, le Parlement d'Aix, le 9 février 1657 et le Saint Office, le 6 septembre de la même année, bientôt, la Sorbonne, le 7 septembre, et le Conseil du Roi, le 23 septembre 1660, multipliaient les rigueurs12.

Ils n'étaient donc pas jansénistes, ni même insensibles au coup porté à un Ordre établi dans l'Eglise et dans le Royaume, en faveur auprès des Grands. Cependant l'Apologie avait concurremment essuyé, à Paris, des jugements plus sévères encore, de la part de l'autorité diocésaine et de l'Université. La balance d'une exacte justice s'établissait par conséquent assez bien, dès le premier jour, aux yeux de tout esprit droit et sans passion. Manifestement, le laxisme des Jésuites, aussi bien que le jansénisme dans les Petites Lettres, avait perdu la partie.

§ 3. — Les suites.

Cependant, le débat débordait depuis longtemps les frontières de la France. Dans les Flandres, les Universités de Douai et de Louvain, au milieu des controverses ardentes soulevées entre partisans de Baius et Lessius, avaient plus d'une fois censuré au passage les principes de direction en honneur dans la Compagnie. Boonen, archevêque de Malines, et son suffrageant Triest, évêque de Gand, poursuivaient la morale relâchée, avec un zèle qui malheureusement n'était pas toujours exempt d'arrière-pensées. Mais le P. Lamy, l'une des lumières de la Société, s'était chargé de leur fournir des prétextes et des raisons, avec l'intrépidité première des Escobar et des Pirot. Les censures se multiplièrent en Brabant, contre lui et ses confrères, de 1649 à 1657.

En 1657 et 1664, enfin, paraissait le malheureux Opusculum d'Amedæus Guimenius de Lomara, pseudonyme du Jésuite Mathieu de Moya, confesseur de la reine mère d'Espagne, « Adversus quorumdam expostulationes contra nonnullas Jesuitarum opiniones », que Louis Marais, docteur en Sorbonne, prêchant devant l'Université de Paris, le 4 octobre, qualifiait avec la verdeur de style familière à cette époque « le Cloaque de toutes les ordures et de toutes les impiétés dont l'esprit humain est capable ». La Faculté de Théologie le censura avec vigueur, le 3 février 1665.

Malheureusement, ces procédures, très légitimes en général par leur objet, n'en étaient pas moins entachées, pour la plupart, de préjugés gallicans qui inquiétaient la Cour de Rome. Par un Bref du 6 avril, Alexandre VII demandait à Louis XIV d'user de son autorité royale pour faire révoquer la sentence portée par la Sorbonne contre un certain nombre de propositions ultramontaines professées par Moya, pêle-mêle avec ses maximes relâchées. Avec toute l'énergie traditionnelle du langage pontifical, le Pape exprimait l'espoir que « Sa Majesté s'étant si fort signalée à réprimer l'hérésie des Jansénistes, elle ne voudra pas que toute cette gloire et toutes les peines qu'elle a prises pour ce sujet deviennent inutiles; et qu'au temps même où ces erreurs contagieuses reçoivent le coup de la mort, on émousse si mal à propos la pointe du couteau qu'on leur tient sous la-gorge ».

Louis XIV, loin d'entrer dans ces raisons, accentuait alors sa politique de résistance exhortations des Souverains Pontifes; et le Pape, ayant lancé le 26 juin une Bulle à ce propos, les Gens du Roi la déférèrent au Parlement; celui-ci reçut le Procureur Général appelant comme d'abus, intima cet arrêt aux Jésuites du Collège de Clermont et fit prier la Sorbonne de « continuer ses censures avec le même zèle ».

On ne saurait donc accuser Alexandre VII d'avoir manqué ou de bienveillance envers les Jésuites, ou d'énergie à l'égard des Jansénistes. Il avait fait rentrer la Compagnie à Venise. C'est lui cependant qui, le premier, en 1665 et 1666, donna, à la demande de Jacques Boonen et d'Antoine Triest, que leurs adversaires nous peindraient volontiers comme à peu près excommuniés, deux Décrets contre la morale relâchée. Sans doute, il évite d'y nommer les Jésuites. Ce n'est pas la coutume du Saint Office. Mais le sens de cette condamnation était assez clair pour tous, et personne ne s'y méprit, ni les amis, ni les adversaires de la Société.

Le 2 mars 1679, le Vénérable Innocent XI, son tour, flétrissait 65 propositions laxistes ; et il faut être le chanoine Maynard, pour sourçonner cet admirable Pontife d'une « vengeance:, ou s'appeler le P. Brucker, pour s'appliquer à discréditer la pureté de sa doctrine. Enfin, le 4 août 1690, Alexandre VIII censurait le « péché philosophique » innocenté par les théologiens de la Société.

Les « libertés » de l'Eglise gallicane s'opposant à la promulgation, en France, de ces arrêts de la Sainte Inquisition romaine, la célèbre Assemblée du Clergé de 1700, réalisant un projet de 1682, sous l'impulsion de Bossuet, reprit à son compte la plupart de ces censures, en même temps qu'elle achevait la déroute du jansénisme. La question était définitivement réglée, au point de vue de l'orthodoxie.

Non pas que les Jésuites aient entièrement renoncé depuis aux tendances suspectes de leurs anciens casuistes. Nul ne conteste plus leurs ténacités. Tout le XVIII° siècle est rempli des derniers échos de cette querelle; et le Bref de Clément XIV lui-même n'y mit pas tout à fait fin. Mais du moins furent-ils contraints d'y apporter plus de précaution, et n'est-il plus aujourd'hui permis à un membre de l'Institut, de prétendre que l'Eglise a condamné la « morale » de Pascal pour se ranger du parti du laxisme, par faiblesse ou complicité à l'égard de la Compagnie. Aucune accusation n'est moins justifiée par l'histoire ; aucune ne se vérifie moins en doctrine. Ce sont là de pures diatribes, sans autorité et sans nuances, qu'il faut laisser à un Paul Bert, devant une Chambre de politiciens ou pour la plus grande joie d'un public anticlérical13.

Sans le savoir, ces Messieurs sont en somme les plus précieux auxiliaires des Jésuites, en semant de l'autre côté de la barricade, leur impudent mot d'ordre: « La Compagnie, c'est l'Eglise ! » Il y aura bientôt trois siècles que les Curés de Paris ont répondu, en actes et en paroles, à cette prétention monstrueuse des uns, dont les autres s'empressent de se faire contre le catholicisme une arme empoisonnée.

II

LES « ÉCRITS DES CURÉS DE PARIS »

Le plus curieux est de voir comment les historiens de la Compagnie s'efforcent d'esquiver ces Ecrits des Curés de Paris, dont nous venons d'exposer rapidement l'occasion, l'éclat et les suites. Volontiers ils les traitent par le dédain, s'empressent de n'en rien citer et d'en amoindrir, autant que possible, la valeur et la portée. Les interprétations les plus contradictoires de l'incident se pressent et se heurtent sous leur plume.

C'est qu'il leur fallait éviter d'abord que ce véritable monument de controverse ecclésiastique passât sous les yeux du public. Celui-ci n'eût pas manqué d'y être pris. L'accent, la raison, la flamme de ce chef-d'œuvre eussent tout emporté. Car quelques-unes de ces dissertations, au début surtout, pourront paraître un peu lentes, trop chargées encore de discussions techniques, pour un lecteur moins au courant de ces questions spéciales et des passions qui agitèrent une époque. Mais plusieurs aussi sont restées aussi accessibles, aussi vives, aussi actuelles qu'au premier jour. Ce sont les 4º, 5º et 6º, auxquelles nous conseillons aux esprits moins patients de courir d'abord.

§ 1. — Le secrétaire.

C'est le génie înême de Pascal qui y apparaît à chaque instant. Il faut bon gré mal gré l'y reconnaître à sa griffe.

Quand, par exemple, le 6º écrit entreprend de répondre à la résolution de la Compagnie de ne prendre le parti ni de défendre le P. Pirot ni de se rendre aux raisons de ses adversaires, écoutez le libelle se hausser soudain à une hauteur et à une chaleur d'éloquence dont il n'était pas encore de plus parfait modèle peut-être en langue française :

Quoi, mes Pères! Toute l'Eglise est en rumeur dans la dispute présente. L'Evangile est d'un côté, et l'Apologie des Casuistes de l'autre. Les Prélats, les Pasteurs, les Docteurs et les Peuples sont ensemble d'une part; et les Jésuites, pressés de choisir, déclarent « qu'ils ne prennent point de parti dans cette guerre ». Criminelle neutralité! Est-ce donc là tout le fruit de nos travaux que d'avoir obtenu des Jésuites qu'ils demeureraient dans l'indifférence entre l'erreur et la vérité, entre l'Evangile et l'Apologie, sans condamner ni l'un ni l'autre ? Si tout le monde était en ces termes, l'Eglise n'aurait guère profité, et les Jésuites n'auraient rien perdu. Car ils n'ont jamais demandé la suppression de l'Evangile. Ils y perdraient. Ils en ont affaire pour les gens de bien. Ils s'en servent quelquefois aussi utilement que des Casuistes. Mais ils perdraient aussi si on leur enlevait l'Apologie qui leur est si souvent nécessaire. Leur Théologie va uniquement à n'exclure ni l'un ni l'autre et à se conserver un libre usage de tout. Ainsi on ne peut dire ni de l'Evangile seul ni de l'Apologie seule, qu'ils. contiennent leurs sentiments. Le dérèglement qu'on leur reproche consiste dans cet assemblage, et leur justification ne peut consister qu'à en faire la séparation, et à prononcer nettement qu'ils reçoivent l'un et qu'ils renoncent à l'autre de sorte qu'il n'y a rien qui les justifie moins et qui les confonde davantage, que de ne nous répondre autre chose, lorsque tout le fort de notre accusation est qu'ils unissent par une alliance horrible Jésus-Christ avec Bélial, sinon qu'ils ne renoncent pas à Jésus-Christ sans dire en aucune manière qu'ils renoncent à Bélial.

On peut, après de tels accents, négliger tous autres indices et même la plus probante tradition: Incessu patuit deus! C'est la voix même de Montalte, timbre et langue, qui même s'est débarrassée d'une certaine timidité des débuts, a pris de l'ampleur et s'abandonne à toute sa véhémence. Ailleurs la trace de sa main est douteuse, en raison des surcharges. Elle s'avère ici avec éclat.

Depuis longtemps, c'est d'ailleurs un fait unanimement reconnu, et Maynard lui-même ne le conteste pas. Il doit s'incliner ici ou là, non seulement devant le talent prééminent de l'écrivain, mais encore devant la force de ses raisons. A Pascal, il consent d'abord qu'on attribue le 5º et le 6º écrit ; il les lui accorde ailleurs de lui-même, puis le 8°, sans pouvoir dissimuler son admiration14.

Il est manifeste, pour ne parler ni du lexique ni de la syntaxe, ni du mouvement tout autre de la phrase, que, d'après le système de ponctuation et l'allure ordinaire de la période, deux rédacteurs au moins ont mis la main à la présentation définitive. Jusqu'au 4º Ecrit, par exemple, et à partir du 7°, il se rencontre dans ces pages des choses excellentes, mais auxquelles MM. Mazure, Rousse ou Davollé sont très capables d'avoir donné leur tour. Il y manque cet élan intérieur, le jeu de cette incomparable lumière qui transfigurent la rédaction pascalienne. Ailleurs, Wendrock, solide et calme, a sans doute tenu la plume. Presque partout cependant subsiste quelque chose de Montalte. Il est intervenu ici et là; et soudain un paragraphe rayonne de génie.

On retrouve jusque dans les Fragments recueillis par Faugère des plans, des brouillons, d'un rapport évident avec le 2º Ecrit et avec d'autres15.

Surtout il y aurait un bien curieux parallèle à établir entre les Petites Lettres et les Ecrits. Rien ne ferait mieux sentir à la fois ce qui les différencie et ce qui pourtant, de part et d'autre, ne peut être sorti que de la même plume. Il s'agit évidemment de deux genres différents; mais, du premier coup, Pascal en a fourni les deux modèles.

Les Provinciales tiennent du pamphlet, du dialogue et de la satire16. Elles présagent à la fois Boileau, La Bruyère et Molière. Les Ecrits discutent, les Petites Lettres mettent en scène davantage. On y goûte une peinture directe des mœurs. Des personnages s'y meuvent, y conversent, qui ont à jamais laissé dans la mémoire des hommes la vive image d'un type d'humanité, d'un « Caractère », à l'instar d'Onuphre ou de Tartufe. On entend davantage, sous la signature des Curés de Paris, l'accent oratoire des Philippiques et de Bossuet, à mi-chemin de la chaire et de la tribune. Il y a ici plus d'éloquence, et là comme un avant-goût de la comédie.

Les Provinciales sont une pièce à tiroirs, comme le Misanthrope; et, sans doute, l'on ne saurait retrouver, dans les Ecrits, le pendant de cette inégalable invention ni cette verve jaillissante. Ces « Discours » ne se complairont même pas aux galeries de portraits ou à ces grandes figures à fresques, dont Bourdaloue fait un sermon. Il n'y reste plus guère qu'une thèse, puissante et nue, quelques arguments largement développés; mais c'est assez. Le « bon Père » y paraît moins; la Société peut-être s'y montre davantage. Dans les Provinciales, toute la Société de Jésus se résume en un type particulier ; dans les Ecrits, l'exemplaire se dérobe derrière le corps, qui à son tour vit comme type moral et s'impose. Les Provinciales ont immortalisé le Jésuite, et les Ecrits la Compagnie.

A ces marques, ainsi qu'à la dignité profonde et trop méconnue de la polémique, se reconnaît partout la grande âme pascalienne. C'est son sceau sur ces deux ouvrages. Montalte a mis à l'un un nom d'emprunt ; les Curés ont donné leur nom à l'autre ; mais il est un caractère intime, plus irrécusable que tous les seings, à quoi se reconnaîtra éternellement la main qui écrivit les Pensées et le Mystère de Jésus. Il brille dans ces pages d'un éclat que rien ne réussira à couvrir.

§ 2. — Les signataires.

Soit! dira-t-on. Mais si les Ecrits sont de Pascal, ils ne sont donc pas des Curés de Paris; et voilà par terre l'argument que vous vouliez tirer du témoignage du Clergé de France en faveur de la thèse antilaxiste des Provinciales!

Pardon!

Certes, on ne nous reprochera pas d'avoir atténué l'objection, en dissimulant la part du génial écrivain dans la rédaction des Ecrits; mais cette objectivité même nous arme d'un argument plus péremptoire contre l'objection.

Les Provinciales sont de Pascal, car Montalte n'est qu'un pseudonyme; mais les Ecrits sont des Curés, parce que les Curés de Paris sont une signature. Le pseudonyme voile l'auteur; un nom attribue publiquement et authentiquement la responsabilité d'un acte ou d'un livre au signataire.

Les apologistes de la Compagnie n'arrivent pas à réfréner le mauvais goût qui leur fait aujourd'hui encore appeler Montalte le « secrétaire de Port-Royal ». Assez ridicule métaphore! Mais la même raison qui les meut à cette maigre vengeance les empêche justement ici de décerner à Pascal le seul titre qui lui convienne au sujet des Ecrits. C'est là qu'il fut proprement et réellement le secrétaire des Curés de Paris. Et quelle qu'ait été sa part plus ou moins large, efficace et glorieuse de collaboration, il demeure à tout jamais cette fois le « secrétaire », ni plus ni moins.

Or, quel ouvrage de l'esprit, quelle pièce émanée de l'autorité, du haut en bas de toutes les hiérarchies, sont donc attribués aux secrétaires qui plus ou moins y ont travaillé ? Quelles Encycliques des Papes, quelles Pastorales des Evêques, quels manifestes des Princes, quels textes de lois ou de traités, et parfois même quels chapitres des livres d'un maître ? Le P. Brucker lui-même consentirait-il à ce qu'on fit au P. Polanco tout l'honneur des Constitutions de Saint Ignace ? Celui qui signe légitime, il donne à l'écrit son nom. Il en est désormais le père légal, officiel, à la face des hommes.

En publiant ces secondes Provinciales, en les revêtant de son aval, c'est son crédit que le Clergé parisien de 1657 a engagé, devant l'opinion et devant l'histoire; et par là, les Curés se sont vraiment portés répondants pour la campagne contre la morale relâchée. On ne peut protester leur signature.

Il serait au surplus ridicule de vouloir réduire leur rôle à une pure figuration. Manifestement ils ont une part plus grande encore qu'on n'a dit dans cette œuvre. Lors même que la main de Pascal tenait la plume, eux tenaient la -main.

La différence même que nous avons marquée entre les Provinciales et les Ecrits trahit leur paternité. L'inspiration, la documentation, le tour général est d'eux; ils ont confié au talent de l'écrivain, qui venait de se révéler par un coup de maître, le détail de l'exécution. Ils sont les architectes, Pascal est l'artisan soumis à leur direction et à leur contrôle. Il avait fait de lui-même œuvre laïque; ils font de lui l'auxiliaire d'une œuvre proprement ecclésiastique, dont le ton, les sources, le but concret leur sont propres. Cet ouvrier est à leur service; et il travaille, dans tous les sens du mot, à leur compte.

Les arguments qu'on oppose à cette vue si claire et si simple, sont insignifiants ou prévenus. Maynard, par exemple ne cite à l'encontre qu'un témoignage, et lui-même, s'il s'agissait d'autre chose, ne manquerait pas de le trouver suspect. Le P. Guerrier, écrit-il (II, 414), a dit tenir de Mile Perrier que les Curés de Paris étaient d'abord bien résolus à demander la condamnation des Casuistes, mais qu'aucun ne voulut se charger d'écrire; qu'alors, Fortin, principal du collège d'Harcourt, persuada à Maquet, curé de Saint-Paul, d'accepter cet emploi, lui promettant de faire composer ces écrits par des personnes très habiles; qu'en effet, Fortin s'adressa à Arnauld, Nicole et Pascal, qui sont auteurs des factums qui ont paru sous le nom des Curés de Paris.

Il faudrait la patiente érudition de M. Jovy, pour démêler cet imbroglio. D'abord, il n'est pas question de factums. Le premier Ecrit seul est un Factum, et c'est le seul auquel personne ne prétend guère que Pascal ait beaucoup collaboré. Notons aussi que parmi les signataires des Ecrits il y a bien un Fortin, mais il est Curé de Saint-Christophe; et le Curé de Saint-Paul s'appelle en réalité Mazure: c'est beaucoup d'incertitudes pour un seul éclaircissement!

On verra d'ailleurs, par le Journal, si les Curés de Paris étaient hommes à manifester cette phobie qu'on leur prête pour la parole ou pour l'action. On les voit partout donner de leur personne, intervenir individuellement et en corps, insister, riposter, se défendre, attaquer, établir des actes de procédure ecclésiastique où certainement Montalte n'est pour rien, agiter la Sorbonne, l'Archevêché, le Parlement, la Cour, parler haut chez le Chancelier, près le Conseil du roi. L'intervention explicite de Louis XIV les retient seule à plusieurs reprises de pousser plus avant; et, n'en doutons pas, une autre fois, s'il faut y regarder de plus près, ce n'est pas de pusillanimité ou d'apathie que les accusera le prochain historien Jésuite, mais, avec une ombre de raison, d'entregent enragé et d'acharnement sans répit.

Ce Maynard, au surplus, est impayable! Imaginez-vous ces premiers pasteurs d'un grand diocèse, prédicateurs, écrivains, en relation avec la société la plus polie du Royaume, docteurs pour la plupart en Sorbonne, dialecticiens émérites de ce grand corps d'une réputation universelle, et qui se disputent à qui ne couchera pas par écrit les réflexions que leur Bureau et leurs Assemblées ont décidé de soumettre au public? Voyez-vous ces Syndics de l'association ecclésiastique la plus réputée de l'Eglise gallicane, alors débordante de talents et de lumières, qui s'avouent à leurs mandants incapables de dresser un Extrait ou de développer une Thèse, empruntée toute vive à leurs préoccupations les plus ardentes? On lira plus loin des passages de Requêtes, Mémoires, Mandements qui se multiplièrent sur ce sujet d'un bout à l'autre de la France; on en admire l'originalité, la science théologique, la connaissance des Pères, la belle tenue littéraire: et seul le Clergé de la capitale eut été incapable de formuler sa pensée ? Dans un monde où chacun écrit à profusion, dans un débat où se sont amoncelées des bibliothèques à rendre jalouses toutes nos Académies, ces uniques Curés seraient restés muets?

C'est une insinuation ridicule.

Les apologistes de la Compagnie ne manquent pas d'y ajouter la plus audacieuse impertinence. Ils renvoyent brutalement à leurs ouailles ces pasteurs d'un mérite si éclatant et même d'une supériorité si haute sur leurs contradicteurs anonymes et sans mandat: « Occupez-vous donc, disent-ils, de vos paroisses! » Comme si les Jésuites uniquement avaient droit à la parole, dans l'Eglise de Dieu; comme si les Curés n'avaient pas la charge de leur peuple; ou bien comme si l'Episcopat n'était pas seul juge de la légitimité de ce souci et de ces démarches du clergé du « second ordre », comme appuie Brucker.

Au reste, quand le Clergé du « premier ordre » interviendra, il ne trouvera pas grâce davantage; et un Evêque, fût-il l'Aigle de Meaux, ferait mieux sans doute aussi de « s'occuper de son diocèse », s'il vient à être désagréable à la Compagnie. « Je ne comprends pas Bossuet en cette occasion », dira Maynard consterné, au sujet de la condamnation des maximes relâchées par l'Assemblée de 1700.

Il n'est pourtant pas difficile de « comprendre » que l'opinion générale en avait assez du laxisme, vers la seconde moitié du XVII° siècle, et qu'à ce sentiment commun, les Ecrits ont donné précisément son expression définitive. Quel que soit littérairement le rédacteur, il n'est pas difficile non plus de reconnaître, dans les Ecrits, la marque de vrais Docteurs, pasteurs en même temps de grandes paroisses, menacés dans leurs plus hauts intérêts spirituels et organiques par les entreprises de démoralisation de la Compagnie de Jésus, en chaire, au confessionnal, près des puissants du jour. Multiple empreinte, qui a fait les Ecrits à l'image même et à la ressemblance de cette collaboration, et d'où est né un miracle d'éloquence.

Les choses, en résumé, se passèrent donc de la façon la plus simple du monde. Les Provinciales avaient profondément ému le Clergé de la capitale; il résout de vider à fond cette querelle. Il entame les premières démarches. Il a sur le chantier un appel à toute l'opinion ecclésiastique. Cependant la réputation soudaine du jeune écrivain, que chacun désigne comme l'auteur des Petites Lettres s'impose de plus en plus à l'admiration générale; les Curés résolvent d'avoir recours à lui pour donner à leur intervention sa forme définitive et la plus efficace. Mais il y a une difficulté. Montalte est dévoué à Port-Royal. Son jansénisme peut compromettre cette campagne de salubrité publique. N'importe! Lui et ses amis ont raison du moins sur un point, et c'est ce qu'il s'agit nettement de reconnaître, en même temps qu'on repousse leurs autres suggestions. Les Curés se contenteront de séparer par conséquent avec la plus juste vigueur les deux causes; ils ne feront leur que la partie du procès qu'ils adoptent et relèvent; ils établiront sans contestation possible que Pascal janséniste leur agrée aussi peu que la thèse de Pascal moraliste leur est à cœur. Quant à sa part dans l'exécution des Ecrits, le nom des Curés et le sceau des Syndics suffit à la couvrir. Dirigé, surveillé, corrigé, redressé, mis au point, son travail ne sera plus de lui, mais de tous. Un seul d'entre eux l'eut-il pris à tâche, qu'en l'adoptant ils l'eussent fait leur tout entier. Comment en serait-il autrement, parce que c'est Pascal qui reçoit d'eux tout le fond remanié et transfiguré de ses Provinciales. pour lui ajuster une forme digne d'eux et de lui?

En vérité, c'est trop discuter; et que les Brefs d'Innocent XI aient été écrits par Casoni, ou les Ecrits des Curés plus ou moins retouchés par qui que ce soit, ce sont des Brefs pontificaux et ce sont les Ecrits des Curés de Paris: voilà l'évidence. L'accent du génie leur a été accordé par surcroît.

§ 3. — Le Jansénisme.

Le seul point intéressant serait de savoir jusqu'où le Clergé parisien fut unanime dans cette affaire.

« Quelques » Curés, dit Brucker; et Maynard, plus précis, avait écrit déjà: « Au commencement de 1658, plusieurs Curés de Paris (ils s'étaient scindés dans cette affaire du Jansénisme) poursuivirent la condamnation de l'Apologie ». Mais, comme on le voit, c'est toujours le même tour d'escamotage et le même procédé de prestidigitation. Il ne s'agit pas, encore une fois, de cette affaire du Jansénisme, mais de cette affaire du laxisme. Ce sont deux querelles, que l'Eglise a vidées toutes deux séparément; et ainsi devons-nous faire à son exemple, sous peine de sectarisme.

Dans l'affaire du Jansénisme, les Jésuites se trouvèrent, il est vrai, du côté de ceux qui avaient raison, encore que leur intervention ait desservi continuellement plus qu'elle n'a aidé les vrais défenseurs de l'orthodoxie, par des excès, des querelles excentriques et de déplorables procédés personnels. Mais dans l'affaire du laxisme, le moins qu'on puisse dire au contraire est qu'on trouve certainement la Compagnie du côté où fleurirent les maximes relâchées.

Soutenir en ce temps-là à la face de l'Eglise que les cinq propositions ne sont pas dans Jansénius, ou prétendre aujourd'hui que la centaine de propositions morales, relevées par Pascal, la Sorbonne, le Clergé de France, le Saint Office et Innocent XI ne se rencontrent pas dans les casuistes de la Compagnie c'est exactement la même scandaleuse comédie ; et il serait curieux de montrer comment les controversistes Jésuites, farouches adversaires de Port-Royal, ramassent sur ce point, pour leur défense, les plus piteuses subtilités d'Arnauld ou de Quesnel.

Finissons-en du reste avec une source éternelle d'équivoques et des généralisations trop commodes. Sur quelques-uns des signataires des Ecrits, il est certain que les renseignements sont fâcheux. Mazure, de Bréda, Fortin, Marlin17 passèrent, en particulier, pour assez gallicans, sinon jansénistes. Et après?

Il est impossible de rien comprendre à aucune époque historique, si l'on s'en tient à la théorie des blocs. Rien n'est si simple (ou si simpliste) dans les grands problèmes qui ont agité et quelquefois bouleversé la société des hommes. Au cours de ces grands débats, se découvre à l'ordinaire une infinie variété de nuances et d'incertitudes, qui à chaque instant modifie la situation respective des partis, la composition des groupes et la direction des efforts. Jamais mêlée ne fut plus mouvante, en particulier, qu'à cette époque. La société chrétienne en France, sous Louis XIV, ne se divise pas du tout, comme on voudrait nous le faire stupidement accroire, en Jésuites et en Jansénistes. En dehors, en dedans, et au-dessus de ces deux clans, départagés par l'histoire, il y a précisément toute l'Eglise, déchirée à chaque instant par les factions, toujours rassemblée et triomphante en dépit des attentats des sectes. Les Jansénistes eux-mêmes, entêtés jusqu'au schisme et à l'hérésie sur le terrain de l'Augustinus, se rachètent souvent, aux débuts surtout, par de sûres clairvoyances et d'admirables vertus; et contre les Jésuites régaliens, plusieurs ont eu raison jusqu'au martyre. Sur la décadence de la Contre-Réforme catholique, accélérée par le laxisme et l' « aulicisme » de la Compagnie, la plupart, avec des excès et les iniquités inséparables de toute polémique, ont vu juste d'abord et jeté le cri d'alarme. Quant à l'ultramontanisme, c'est-à-dire au souci de l'unité, les trahisons et les retours de l'intérêt personnel s'égalèrent longtemps, chez les uns et chez les autres, avec des alternances tour à tour tragiques et comiques. Toutes les écoles l'une après l'autre font appel à Rome contre l'opinion rivale et ne font schisme que par dépit contre la sentence. La Compagnie elle-même, toujours prête à se couvrir de Rome ou à la compromettre dans ses incessantes querelles, livre Rome avec désinvolture, dès qu'elle y voit son avantage, au gallicanisme et surtout au césarisme des Princes. Ni Boonen, ni Pavillon, ni Caulet, ni Godeau, ni Bossuet, ni Pascal, ni Louis XIV ne sont d'une pièce: ce sont des hommes, sollicités tour à tour par leurs passions et par la lumière, comme tous les hommes, défaillants sur un point, admirés et loués sur beaucoup d'autres par les juges les plus autorisés. Entre leurs doctrines et leurs tendances, des choix délicats, de continuels renversements des valeurs se ont opérés au jour le jour, au cours des événements. Arnauld a tout un grand côté catholique, qui en imposa jusqu'à son dernier soupir aux meilleurs. Et à combien plus forte raison, au sein de l'immense peuple chrétien la lutte entre ces éléments divers, les malentendus les préjugés, la vertu de la grâce et l'attachement au centre de l'unité, vainqueur à la fin de toutes les méprises, opèrent-ils des mélanges et des dosages à l'infini. La même âme du jour au lendemain et souvent à la fois est un abîme de contradictions.

C'est une véritable entreprise de malfaisance intellectuelle, que de nous feindre que la sympathie totale et aveugle, à l'égard d'un Ordre particulier, soumis à toutes les infirmités communes et contesté au cours des âges par les meilleurs esprits et par les plus grands saints, marque le sommet frontière de l'orthodoxie, la ligne de partage et de discernement des bonnes volontés du monde chrétien. On ne saurait davantage rapetisser et avilir l'histoire de la grande institution qu'a fondée le Fils de Dieu fait homme, et non Saint Ignace de Loyola18.

Dans la réalité, le critérium permanent, seul légitime et sûr, est le magistère ecclésiastique ordinaire auquel préside la Chaire de Pierre. Et l'encombrante Compagnie, tantôt à droite, tantôt à gauche, rarement à sa juste place n'est ni un guide, ni même un drapeau, qui permette de reconnaître le bon esprit des troupes ou le centre réel du combat.

Les Curés de Paris, pas plus que les Evêques de France, ou les grands écrivains du temps, ou même les théologiens de la Cour de Rome, ne sauraient donc être classés sommairement, comme le voudrait l'abominable tradition de la Compagnie, en Jansénistes d'une part et Catholiques irréprochables de l'autre, d'après le seul critérium jésuitique.

Les Ecrits portent une dizaine de signatures: c'est déjà plus que « quelques » ou que « plusieurs ». De plus, ces dix noms sont ceux de Syndics ou de membres d'un Bureau, qui parlent publiquement au nom de tous, qui protestent avec véhémence contre les premières insinuations sans preuve et sans décence, qui leur contestent cette qualité de représenter dûment une collectivité reconnue, régulière, ayant charge et mandat dans l'Eglise hiérarchique. Cette revendication est accablante pour l'adversaire.

On nous parle d'un schisme ou d'une dissension, au sujet du Jansénisme. Nous attendrons qu'on précise davantage, à propos de cette démarche contre le relâchement des doctrines morales. Qu'on nomme les dissidents'! Qu'on publie leur protestation et leurs réserves ! Qu'on en établisse la valeur exacte et l'autorité !

En fait, la requête et les Ecrits furent accueillis par l'autorité diocésaine et par l'Assemblée générale du Clergé de France, malgré l'opposition des Jésuites et de la Cour, exactement pour ce qu'ils se donnaient, c'est-à-dire pour l'émanation d'un Corps constitué, légitime; et l'opposition ne se montre guère. On aurait soin d'en faire éclat ! C'est une preuve irréfragable et définitive de l'authenticité de cette intervention, non pas individuelle et privée, mais corporative et spécifiquement ecclésiastique, sanctionnée par les Juges de la foi. Tout le reste, il faut bien dire le mot, n'est que calomnie grossière, habituelle, hélas! et qui a trop duré.

Quelques-uns des promoteurs, des signataires, furent-ils même jamais jansénistes, ou teintés de Jansénisme, ou simplement enclins à la sympathie, comme un Saint Vincent de Paul à l'origine, pour certains à-côtés séduisants ou légitimes des théories pédagogiques et de l'austérité de Port-Royal? La vérité sans doute, est que mille influences contraires travaillaient aussi ces esprits; et ce n'est pas une raison suffisante, pour cataloguer formellement hérétiques des Docteurs demeurés fidèles jusqu'à la mort à la communion de l'Eglise, que le droit jugement qu'ils ont porté sur la casuistique des bons Pères. Leur campagne en tout cas n'a jamais passé en ce sens pour hétérodoxe. Plus violente et plus poussée que celle des Provinciales contre les Jésuites comme Corps, elle n'a jamais encouru les mêmes blâmes. On fait grand éclat des condamnations portées de toutes parts contre les Petites Lettres: qu'on explique donc comment les mêmes censures ont été épargnées aux Ecrits ? Qu'on explique comment leur plainte au contraire, a été finalement reçue, examinée, confirmée par l'Autorité qui avait dû réprouver Montalte ?

Il y eut, certes, des contestations. Le contraire étonnerait. Le résultat constitue une aveuglante évidence.

Plus l'on objectera, même, l'origine ou l'inspiration janséniste, plus l'on reconnaîtra bon gré mal gré la force des raisons qui firent triompher de toutes les résistances, de toutes les préventions, voire de toutes les prudences, ce réquisitoire impitoyable? Fallait-il qu'une diatribe aussi compromise au dire de la Compagnie, eût touché juste, pour que les Pouvoirs les plus soupçonneux, comme nous l'avons vu, à l'égard de tout ce qui se ressentait de Port-Royal dussent s'incliner cependant dans cette affaire devant le bon droit?

III LE PROBLÈME DOCTRINAL

Est-ce à dire que les Curés de Paris furent de tous points infaillibles, et leurs Ecrits sans défaut? Loin de là. Il suffit à leur gloire d'avoir vu et frappé juste quant à l'essentiel.

Une confusion extraordinaire régnait de leur temps sur un des points les plus souvent ressassés de la discussion, et ils n'y ont pas porté une complète lumière, faute des distinctions utiles, peu à peu introduites et consacrées par le lent et pénible travail des écoles théologiques. Mais c'est en vain que leurs contradicteurs essaieraient de profiter d'une longue équivoque pour échapper au verdict unanime.

§ 1. — Le probabilisme.

Les Curés de Paris, au cours de ces pages, ont l'air bien souvent de s'en prendre au probabilisme; et le probabilisme est une doctrine de morale fondamentale qui paraît aujourd'hui assez généralement reçue dans l'Eglise. Mais l'un des premiers principes de la critique est de prendre autant que possible les mots dans le sens qu'ils revêtaient pour les controversistes en présence, abstraction faite des précisions et des nuances qu'y ont introduites les discussions subséquentes. Or, sans entrer dans un examen détaillé des systèmes qui nous entraînerait trop loin, il est facile de répondre d'un mot que rien ne ressemble moins au probabilisme reproché aux casuistes que le néo-probabilisme qui l'emporte aujourd'hui dans l'Ecole19. La doctrine désormais en honneur est, en réalité, une refonte, un équilibre, une sorte de dosage longuement perfectionné des tendances adverses du probabiliorisme et du probabilisme au sens ancien. Les atténuations, les combinaisons y abondent. On y a tenu compte de toutes les difficultés et de toutes les espèces, pour aboutir en somme de part et d'autre à la mise sur pied d'une sorte d'équiprobabilisme complexe, souple et délicat, au jeu duquel président d'autres règles supérieures. On arrive à y mitiger, excepter, balancer, renforcer tour à tour l'application des principes communs, tantôt en faveur de la règle et tantôt en faveur de la liberté, suivant les méandres d'une analyse de la loi et les détails infinis d'une synthèse morale, véritable chef-d'œuvre de la psychologie religieuse. Nos Universitaires et nos Parlementaires, peu familiarisés avec ces précautionneux résultats d'une chaude expérience, ont beau jeu pour en traiter à la légère, à l'amusement du public : c'est l'éternelle histoire d'Orphée déchiré par les Bacchantes.

Encore, entre les théologiens, les deux courants de naguère sont-ils reconnaissables, et les deux grandes lignes parallèles de systèmes, autrefois divergentes, continuent de prêter à la critique réciproque. Car il semble que, dans ces questions de la conscience comme de la grâce, il y aura toujours une partie mystérieuse irréductible à toute explication humaine, une bande de flottement et de pénombre, que Dieu a réservée au jeu le plus secret du libre arbitre, aux mérites de l'obéissance gratuite à l'autorité personnelle de ceux qui le représentent ici-bas. Jamais certitude morale n'aura la brutalité d'une évidence physique, mathématique et abstraite.

Mais le probabilisme des Jésuites du XVIº et du XVII° siècle, c'est-à-dire ce que les Curés de Paris entendent et combattent sous le nom de probabilisme, est toute autre chose. Le système des « probabilités », comme on dit alors, érigé en principe absolu, sans contrepoids, ressemble à une véritable gageure contre l'austérité de l'Evangile. Le vice de son principe saute aux yeux, et pour un peu l'on s'étonnerait qu'il n'ait pas mené ses tenants à de pires abîmes. Les Curés de Paris en ont signalé les conséquences les plus monstrueuses, la pente perpétuelle au laxisme. Et le moins qu'on puisse leur accorder est que leur critique n'a pas peu contribué au redressement de ce premier essai rudimentaire et faussé d'une systématisation contestable. Une réforme de la casuistique était nécessaire, sous peine de la voit tourner pratiquement à une entreprise méthodique de désagrégation de la loi morale. C'est un service immense que les Ecrits ont ainsi rendu à l'Eglise et à la Compagnie de Jésus elle-même, sur la pente d'un relâchement indéniable.

Les Curés ne dépassent-ils jamais, de leur côté, l'exacte mesure ? C'est une autre question, qu'il faut laisser à démêler aux théologiens. Ils donnent certainement, ici et là, dans un rigorisme excessif, que le lecteur, dans l'état actuel de nos mœurs larges, n'aura que trop facile d'apercevoir et de critiquer à son tour. Le reste, longtemps encore. dans l'Ecole, devait être pour les spécialistes matière à de longues hésitations, tâtonnements, approximations pénibles, qui préoccuperont durant des siècles les meilleures têtes et partageront les maîtres des nouvelles générations cléricales, sans trouver exactement leur point d'équilibre. Rome elle-même penchera tantôt d'un côté tantôt de l'autre, selon qu'apparaîtront tour à tour prépondérants la nécessité ou les avantages de la solution plus sévère ou de la solution plus indulgente. Il serait injuste, au premier chef, d'exiger par conséquent des Curés de Paris, en 1656, d'avoir devancé, d'une façon incompréhensible et sans précédent, le pas lent des siècles vers la lumière.

D'un problème, dont ils ont saisi merveilleusement la portée et les périls, il est déjà beau qu'ils aient su dégager du moins la donnée la plus pressante et la plus lumineuse. Qu'importe qu'ils se soient montrés quelquefois trop sévères? Ils ne l'ont pas été plus qu'il ne faut dans leurs réclamations contre un courant injustifiable d'indulgence au péché et de direction à rebours des consciences. L'Eglise, là-dessus, a partagé leurs scrupules et leurs effrois.

§ 2. — La Casuistique.

Encore moins serait-on excusable de se laisser tromper au vain détour de ceux qui feindraient de prendre contre les Ecrits la défense de la Casuistique en général. Où les Curés écrivent casuistes, aussi bien que probabilistes, chacun sait bien qu'il faut entendre encore une fois laxistes. Ce sont dans leur bouche des synonymes, et voilà tout.

Moins que personne, ces Docteurs ignoraient que la Casuistique est une branche de la Théologie morale, et, comme telle, fait partie des disciplines ecclésiastiques. Elle applique aux cas particuliers les principes généraux, en réduit à la pratique les directions selon l'immense diversité des circonstances, qui dans la vie, croisent, entremêlent, opposent les obligations les plus diverses. Elle résout les conflits de devoirs, démêle les contradictions apparentes des formules abstraites, fixe ce juste milieu de la vertu où se concilient toutes les mystérieuses antinomies des dogmes et de la destinée.

Dans un sens large, les tragédies de Corneille, par exemple, ou le roman contemporain, abondent en cas de conscience; on en trouve dans tous les grands philosophes de l'antiquité. Et le beau dédain qu'affectaient naguère les Universitaires à l'égard de ces prétendus jeux d'esprit ont dû céder peu à peu, chez tous les hommes de bonne foi, à l'évidence des nécessités d'adaptation perpétuelle de la vie morale à ses conditions de développement et d'expérience.

Tant vaut la Morale, et tant vaut généralement la Casuistique. Le génie, sans doute, a peu de part à ce travail minutieux et adroit de mise en œuvre ; il y suffit de l'ingéniosité; il y faut surtout du bon sens. Rien de moins transcendant, mais rien de plus utile ni de plus délicat. L'éloquence n'y sert point, ni le sentiment. L'imagination est sujette à s'y dévoyer. On conçoit, à son égard, l'horreur du romantisme. Il s'agit de discerner seulement avec exactitude les raisons et les faits. On cite d'illustres prédicateurs qui furent, faute de mesure, de médiocres conseillers d'âmes.

Il ne faut donc jeter la pierre aux Casuistes qu'après y avoir regardé d'assez près. Mais les Ecrits avaient, pour généraliser, des raisons que nous n'avons plus; et ils entreprennent d'ailleurs de combattre un abus, non pas de démolir une science ou de vilipender une profession. A travers les auteurs qu'ils visent, c'est aux confesseurs et aux directeurs de conscience qui les utilisent qu'ils en ont surtout; et non sans motifs.

Les Jésuites avaient, en effet, porté dès leurs origines, en ces matières. une ardeur et obtenu des succès bien naturels. Avant défendu contre le Protestantisme et prêts à défendre contre le Jansénisme la doctrine catholique de la Pénitence et la pratique traditionnelle de la Confession, ils s'étaient fait de la direction des âmes, dans tous les milieux, une sorte de vocation et presque de monopole. Ils avaient là leur raison d'être, leur gagne-pain, leur spécialité, leur triomphe. Rien d'étonnant à ce que leurs écrivains se vouassent volontiers à les fournir de manuels ou guides dans l'exercice de cet art des arts qu'était pour eux le maniement secret des âmes.

Le courant général de l'époque portait d'ailleurs les esprits en histoire, en littérature, aux préoccupations morales plutôt que métaphysiques; et l'influence de l'Italie et de l'Espagne se fait partout sentir. Balzac est plein de concetti, et Voiture gongorise. Il y a de la préciosité jusque chez Saint François de Sales. Les Cas de conscience d'au delà des Alpes et d'au delà des Pyrénées devaient pulluler au sein d'un Ordre qui se flattait d'être ultramontain, en tout ce qui ne portait pas ombrage au césaro-papisme de la Cour et des Parlements. Ils subtilisent à l'envi sur les préceptes, comme les scolastiques de la décadence avaient raffiné sur le dogme.

Leurs adversaires n'eurent donc pas à exhumer, comme répètent tous les panégyristes de la Compagnie, des Casuistes inconnus et presque introuvables dans la poudre des bibliothèques. Leurs ouvrages s'étalaient partout au grand jour, non seulement sur les tablettes des cellules monastiques. mais à côté de tous les bréviaires du Clergé séculier et parmi les livres d'heures des fidèles, comme le gage et le signe du triomphe de la Compagnie, de sa mainmise à la fois sur le haut enseignement spirituel et sur les plus humbles labeurs de conscience. Avec la Bible et avant tous les autres grands succès de librairie, les Cas de conscience avaient connu, en ce temps-là, les plus forts tirages. C'est la grosse production imprimée de l'époque. Le Liber Théologiæ moralis d'Escobar, édition classique des plus portatives, compte une quarantaine d'éditions20; la Somme des péchés de Bauny est en français.

Les œuvres de Bourdaloue, dont les apologistes de la Compagnie essaient à la suite de Voltaire21 d'opposer la figure et l'influence à celles de ces malheureux Casuistes reniés trop tard, n'ont été imprimées qu'après la mort du fameux prédicateur, et avec infiniment moins de succès.

Il était inévitable que les abus de cette triomphante Casuistique fussent à la mesure de sa victoire. C'est le destin ordinaire des choses d'ici-bas. L'entraînement de la vogue, les vanités et l'émulation de l'esprit de corps inévitablement devaient incliner les têtes les moins solides à des singularités, à des extravagances, dont les répercussions seraient infinies. Un Suarez a les siennes22: jusqu'où n'irait pas un Lamy?

Mais ce serait peu de choses encore que ces défaillances individuelles. Ce qui frappa davantage les observateurs, ce fut de voir la pente générale de cette production vers un total énervement de la discipline et de la règle des mœurs. Automatiquement, le « probabilisme » laxiste étendait ses ravages. La Compagnie, maîtresse du pouvoir spirituel, composait avec l'ennemi.

Fait assez incontestable pour que les Apologistes eux-mêmes s'efforcent de l'expliquer du mieux qu'ils peuvent. Nous avons tâché d'en dégager certaines raisons qu'ils ne donnent jamais, et pour cause, Quant à eux, ils invoquent, par ailleurs, le zèle du salut des âmes, la tentation qui porte les pêcheurs d'hommes à étendre toujours plus leurs prises. Une certaine largeur d'absolution devient pour eux une sorte de pli professionnel; peut-être aussi paraissait-elle aux Jésuites une manière de bien manifester leurs pleins pouvoirs apostoliques.

Sans doute, il eut été temps encore, vers cette époque, aux premiers cris d'alarme, de remonter la terrible pente, de conjurer cet affadissement de la civilisation chrétienne, de plus en plus entamée par l'envahissement des courants modernes. Il suffisait de renouer avec les meilleurs éléments d'ordre, en vue d'une réaction. L'exemple de Port-Royal n'était pas un modèle, peut-être; et on lui fait trop l'honneur, depuis Sainte-Beuve, d'avoir seul tenté cet effort, alors que tant d'autres, et l'Eglise elle-même, l'ont multiplié sous mille formes. Mais c'était un signe. Un grand nombre d'esprits le saisirent. Saint-Sulpice, Saint-Lazare, l'Oratoire, un Bossuet lui-même en firent largement leur profit. Mais les Jésuites avaient délibérément choisi une autre voie; et, résolus de régner par tous moyens, ils s'acharnèrent à faire, de la Casuistique la moins sûre, l'instrument de leur prépondérance et la charte de leur empire.

Voilà le péril qu'à merveille ont discerné les Curés de Paris. Ce n'est pas de la Casuistique, mais de cette Casuistique-là qu'ils poursuivent le procès. Et, en, vérité, il devenait urgent qu'une digue s'opposât à ce débordement mortel de doctrines et de pratiques de jour en jour plus osées, plus insolentes et plus indignes du nom chrétien.

§ 3. — La Compagnie

Vaut-il la peine, après cela, d'envisager les dernières objections que les divers Bruckers anciens et modernes de la Société élèvent encore pour sauver du moins la face? A les entendre: « La Compagnie n'avait pas que des auteurs relâchés. Tous les auteurs relâchés n'étaient pas de la Compagnie. Quelle influence enfin pouvaient bien avoir sur l'état général des mœurs certaines thèses plus ou moins rébarbatives perdues au milieu d'in-folio sans lecteurs »23.

Maynard, à propos de Pascal, joue lui-même de ces mauvais clichés. Nous y avons déjà à demi répondu. Il suffira d'observer ici :

1° Que la plupart des Casuistes de la Compagnie, et ils sont innombrables, cédaient plus ou moins à ce courant unanime de facilité, qui tôt ou tard devait aboutir aux catastrophes. Il est facile de reprocher aux Curés ou à Montalte d'en revenir toujours aux mêmes. En réalité, ils en citent vingt. Et Maynard lui-même après avoir reproché à Pascal de chanter pouille aux éternels Escobar et Bauny, éprouve le besoin de donner en Appendice à son livre des Notices des auteurs Jésuites cités dans les « Provinciales ». Or, il y en a plus de cinquante, et c'est l'élite. Escobar et Bauny marchaient donc en joli cortège! Et le pauvre P. Général Thyrse Gonzalez fait assez piètre figure, seul ou presque seul à l'extrême-droite de cette aile dégarnie d'une importante armée ;

2º D'autres Théologiens, sans doute ont professé le probabilisme ou suivi les thèses en faveur dans la Compagnie de Jésus. Leur nombre ou leur autorité est sans proportion avec l'importance du mouvement dont les Jésuites étaient les protagonistes; et c'est une plaisanterie de vouloir aujourd'hui nous peindre ces Pères fameux en suivants ou en disciples, dans une matière où si longtemps ils s'étaient fait gloire de passer pour maîtres. Tout mauvais cas est niable; et l'on peut sur toutes choses ergoter à l'infini; mais il faut se reporter aux monuments contemporains. Le langage qu'on tient aujourd'hui n'est plus celui du P. Pirot, dont la maladroite vanité a multiplié si imprudemment les aveux; ce n'est plus celui du P. Escobar y Mendosa. De ses quatre animaux et de ses vingt-quatre vieillards, seuls dignes de briser les sceaux du Livre, au pied du trône de l'Agneau, combien donc ne sont pas Jésuites? Est-ce pour jouer un mauvais tour à sa Société que lui-même intitule le chapitre par lequel il conclut tous ses Examens : « Praxis e Societatis Jesu schola » ? Quel paradoxe que de venir aujourd'hui nous soutenir que cette Ecole n'existait pas, n'avait pas ses allures propres et ses Maîtres, ou n'était pas devenue prépondérante? L'Imago primi sæculi, certes, n'est qu'un long dithyrambe de famille. Il faut y lire pourtant les étranges congratulations des adeptes au sujet de la multiplication de leurs confesseurs et de l'adoption victorieuse des méthodes de Pénitence selon l'esprit de leur Ordre24 ment trop commode, mais peu digne, de changer à tout propos d'opinions selon les interlocuteurs ou la fortune. Entre honnêtes gens, cela n'est point reçu dans la discussion. Vers 1650, il fallait, mes Pères, vous apercevoir que vous n'étiez pas l'Eglise presque à vous seuls; après 1660, il est trop tard pour vous dédire de vos prétentions et du légitime argument ad hominem qu'elles ont fourni pour vous prendre seuls à partie. Patere legem quam fecisti!

3º Enfin, nous l'avons dit, ces in-folio poudreux, ces thèses qu'on voudrait aujourd'hui nous peindre innocentes, grâce à leur poids, à leur latin scolastique et à leur place réservée dans l'enfer des bibliothèques cléricales, couraient en réalité toute l'Europe, dans toutes les langues et sous tous les formats, avaient leur répercussion sur tous les livres de piété. Rien qu'en additionnant les divers volumes, éditions et tirages de ces auteurs Jésuites en vogue, on obtiendrait un catalogue de bibliothèque aussi vaste, que tout ce qu'ont pu publier depuis tous les Jésuites et leurs amis. Non, les Casuistes n'avaient pas besoin d'être déterrés; ils encombraient la scène du monde. Ce sont eux qui remplacent partout les romans de geste ou les Vies des Saints, et donnent sa couleur à l'époque.

Opinions spéculatives, insiste-t-on, disputes de coupeurs de cheveux en quatre, sans autre influence qu'un succès de curiosité sur la vie réelle ? Allons done! La société est aussi l'expression de sa littérature. Et derrière les inventeurs de théories, qui ne voit l'immense bataillon des instructeurs, qui, leur livret en main, plie toute l'Eglise militante à ces nouveaux Exercices des fils nouveaux de saint Ignace? Ceux-ci, de leur propre aveu, confessent les rois, sont partout les maîtres de la conscience des grands; du fond des Indes au pied du Trône apostolique, ils dirigent le juge et l'artisan, le soldat, la servante. Tous les autres cadres ecclésiastiques sont plus ou moins leurs émules et leurs apprentis. Et l'on vient nous dire que leurs livres de texte et leurs mémentos de poche n'ont pas d'importance !

Le paradoxe est si violent, qu'à deux pas de cette trouvaille, ceux qui viennent de nous en étonner se démentent tout à coup. La force des choses ou l'aveuglement de la vanité les contraint à la plus amusante volte-face. A propos d'une décision de Molina sur la traite des noirs, par exemple, le P. Brucker oubliera soudain qu'il vient d'attribuer à la réclame de Pascal tout le mal qu'ont pu faire aux âmes d'infimes écrivains. Entendez-le se souffleter lui-même et emboucher la trompette pour nous dire : « Les décisions des Théologiens, en ce temps-là, dans les pays catholiques, n'étaient pas de vaines paroles, vouées à se perdre dans les régions de la théorie. Elles influaient sur l'opinion publique et dictaient souvent la conduite des Ministres et des Souverains ». Et il nous peint les effets considérables de la décision de Molina25.

Ainsi, partout, toujours, selon l'intérêt de la Compagnie, examine-t-on les faits par l'un ou par l'autre bout de la lunette. C'est temps perdu que de relever ces palinodies. La plume finit par échapper de lassitude et de dégoût. Mais nous nous en voudrions de ne pas recueillir encore un dernier trait. Car ce n'est pas seulement par le livre que l'Ecole de la Compagnie propageait sa pratique; et Brucker, décidément distrait, tient à nous édifier entièrement sur la multitude et sur l'influence de ces casuistes jésuites, même de ceux qui jamais ne parvinrent au rang d'auteurs:

Ajoutons qu'outre l'enseignement scolastique de la théologie morale, les Collèges de la Compagnie offraient d'ordinaire des leçons publiques de Cas de conscience, et souvent on les donnait même là où il n'y avait pas de chaires de scolastique. Il ne s'agit pas seulement de conférences, où l'on discutait et résolvait les difficultés qui se présentent aux confesseurs et aux directeurs, mais aussi de vrais cours, destinés surtout à former ou compléter l'instruction des pasteurs populaires. On y exposait succinctement et clairement les principes de la théologie morale, en les motivant sans discussion scolastique, solidement quoique brièvement, et on en faisait ensuite l'application aux cas pratiques. Ces conférences et ces cours de Cas de conscience, qu'on trouvait dans tant de maisons de la Compagnie et qui étaient d'ordinaire bien suivis, ont beaucoup aidé le bas clergé à se relever de l'ignorance qui le déshonorait, dans presque tous les pays catholiques, vers le milieu du XVIe siècle26!

Merci pour le bas Clergé! Du moins avait-il appris vers le milieu du XVII° siècle de quoi il retournait, quand il s'est élevé contre des éducateurs qui ne l'avaient relevé de son ignorance que pour le précipiter dans ces monstrueuses fantaisies. Du moins, les Curés de Paris savaient-ils par conséquent ce qu'ils disaient en s'efforçant de s'opposer à l'invasion de cette Casuistique nouvelle.

Et les Jésuites arguent en vain qu'elle était alors celle de tous. Ce serait leur faute encore et la preuve de la lamentable victoire qu'ils s'efforcent de ne plus avouer. Une marque pourtant qu'il était une autre Morale, leur rivale austère, mais qu'ils avaient tout fait pour étouffer, c'est que la première pensée de l'Episcopat français fut précisément de la leur opposer, en ordonnant de publier et de distribuer à ses frais les Instructions de Saint Charles Borromée aux confesseurs.

Il est vrai que Saint Charles, lui aussi, n'est aux yeux de la Compagnie, dont les scandaleux sujets ont empoisonné la vie du pieux cardinal, qu'un Janséniste avant la lettre!27

Telle fut la Querelle du Laxisme.

On ne saurait en souligner trop l'importance et le caractère pour les historiens.

Les Manuels d'Histoire de l'Eglise, même les plus récents, ne lui font pas la place nécessaire pour donner de cette époque un tableau suffisant. Ils l'esquivent ou l'étouffent. Mourret lui-même, malgré son étendue, l'expédie en quelques lignes. C'est pour tout écrivain une question brûlante. Il ne lui faut causer aux Jésuites nulle peine même légère. L'éditeur est formel: il ne veut pas d'opinions périlleuses qui nuisent au succès de sa dispendieuse entreprise. Que l'auteur, comme Tillemont, ait donc le pied sûr de la mule, mais pour reconnaître et suivre les chemins battus. Tous ont oublié déjà, en dépit de l'entassement des références et de l'appareil critique, la grande parole de Léon XIII : « La première loi de l'histoire est de n'oser rien dire de contraire à la vérité et de n'en oser rien cacher ».

D'obstinés chercheurs se sont consacrés à la Querelle du Jansénisme, à celle du Gallicanisme, à celle du Quiétisme; et leurs travaux chaque jour élucident quelque problème obscur des annales religieuses du Grand Siècle. La science ecclésiastique doit leur en être reconnaissante.

Mais il est incontestable que la question posée avec éclat par les Provinciales au sujet des maximes relâchées eut une portée, un intérêt, des retentissements autrement profonds, que l'incident de Mme Guyon et des Maximes des Saints, à moins qu'on ne veuille voir dans le Quiétisme l'effort suprême des nouvelles tendances morales pour rejoindre, par delà la politique, les hautes régions de la spiritualité.

L'immense production des Casuistes, leur influence sur la pratique de la direction des consciences, les innombrables écoles d'application que la Compagnie de Jésus avait fondées pour assurer l'extension de ses méthodes à toutes les classes de la Société sont un phénomène au prix duquel les divagations d'une illuminée et l'illusion passagère d'un prélat ne semblent avoir guère d'autre portée que celle d'une rivalité personnelle retentissante et d'une tempête de Cour.

Il y a, sous ce rapport, si on l'ose dire, trop de féneloniens et pas assez de pascalisants attentifs. Il faut à tout prix rendre toute sa valeur à un débat qui, peut-être, nous apporterait la clef de tant de confusions et d'équivoques.

La position de la Compagnie de Jésus, en France, au XVII° siècle, a été assez mal élucidée jusqu'ici, comme nous avons essayé de le marquer ailleurs. La Société a trop profité du réel avantage de n'avoir compté dans les cadres ni du Jansénisme ni du Gallicanisme officiel, pour se peindre en champion hors pair de l'orthodoxie doctrinale et disciplinaire. Dans la réalité, elle resta elle-même plus profondément et plus dangereusement que la majorité du Clergé contemporain en marge du grand courant traditionnel. A son compte, avec plus de succès que le Parlement elle exploita le césarisme de la Cour contre l'autorité de Rome, dont elle brandissait les privilèges extorqués pour se former en caste à part dans l'organisation ecclésiastique. C'est vraiment la « Monarchie des Solipses », comme la baptise un transfuge. L'hégémonie dont elle avait réussi à s'emparer, grâce à ses manœuvres obscures autour du trône, se trahit par une série d'interventions scandaleuses et monstrueuses, également funestes à l'Eglise de France et à l'unité romaine.

Le « Jésuitisme » est une erreur et un mal du Grand Siècle, mêlé de services et d'un grand éclat de talents et de vertus, mais au fond aussi hétérodoxe que l'effort et les déviations de Port-Royal. Au surplus, Port-Royal a passé ; les Jésuites demeurent.

Leurs Apologistes abusent, pour les défendre, d'un argument facile. Ils opposent aux défaillances individuelles de certains de leurs Pères et aux attentats les plus ouvertement concertés de la camarilla toute puissante inspirée par le P. de la Chaise une infinité de textes irréprochables. C'est un jeu que de les exhumer des archives immenses d'un si grand corps et de multiplier par là dans les esprits les impressions contradictoires. Mais un sincère discernement des sources et des témoignages suffit à faire la juste part de toutes ces données. Il est aisé de voir de quel côté se trouvaient le nombre, la pensée efficace et profonde, surtout l'activité pratique et quotidienne qui déborde les discours et les livres. Ce qui s'écrit ne saurait livrér au public l'intime secret d'une grande association, discrète entre toutes dans ses ressources et dans ses moyens. Ce sont les faits qui crient plus haut que toutes les paroles. Ce sont les faits qui jugent et font la part des raisons et des torts. Et les faits sont contre la Compagnie, contre sa politique d'alors et peut-être éternelle.

L'excuse ou l'explication la plus recevable en faveur de la Compagnie résulte d'ailleurs de l'étude même du Laxisme. La théorie première de la « probabilité » rend compte jusqu'à un certain point des contradictions, des fautes et des misères de l'histoire des Jésuites au XVII° siècle. Elle leur fait l'honneur de réduire leur fameuse « politique » à l'application d'un principe mal élucidé, peu défendable, mais en somme en. core toléré et répandu dans l'Eglise. Grâce au probabilisme le plus large, ils se sont précipités à faire servir à leurs intérêts, tour à tour et souvent à la fois, selon les circonstances et les besoins, les opinions les plus opposées, les plus aventureuses et finalement les plus révoltantes. Ils défendaient les unes; ils firent profession de les tolérer toutes, pour le bien des âmes une à une, sans s'inquiéter du courant général des mœurs et du salut des peuples. Ainsi pouvaient-ils souscrire à tous les systèmes triomphants. Certains les accusaient-ils d'ultramontanisme? Ils s'en défendaient à Paris; on leur en faisait gloire à Rome! Mais le P. Coton adresse au Parlement une cynique déclaration d'indifférentisme et d'adaptation aux préjugés, selon les latitudes et les moments. La Chaise et les autres souscrivent aux Quatre Articles. Ce sont des opinions « probables » ! Le pour et le contre, du fait qu'ils ont leurs partisans, ont un droit égal à la considération. Les Jésuites n'ont d'amour exclusif que pour la vérité sans contradicteurs et n'admettent pas de convictions absolues qui gênent leur établissement ou leurs progrès. Les thèses que l'amour de la singularité et le besoin de domination inspirent à leurs auteurs les meilleures et les pires, ils y reviennent toujours avec opiniâtreté, dès qu'elles n'ont plus à braver que les foudres de l'autorité spirituelle; mais, en face du pouvoir et des Princes, ils abandonneront s'il le faut, jusqu'aux dehors de la religion la plus essentielle. Ils poussent Louis XIV contre Innocent XI : ils excitent l'empereur de Chine contre le légat du Pape. Ils tolèrent l'idolâtrie de leurs chrétiens d'Extrême-Orient et se plient à la monstrueuse inégalité des castes malabares, de même qu'ils ont su exploiter en Europe les déviations superstitieuses du culte de la Sainte Vierge28. Au-dessus de ces « probabilités » populaires, le principe, le grand, l'unique, le souverain principe est que la Compagnie se maintienne et commande. Elle ne veut voir dans les vulgaires et méprisables préjugés des hommes qu'un moyen de règne. Détachée de ces querelles infimes, supérieure au besoin à ses propres « opinions » comme aux croyances les plus vivement débattues entre le commun des hommes, il suffit à la Compagnie de s'en autoriser et de diviser pour régner, au milieu de l'universelle mêlée des Papes et des Rois, des Evêques et des peuples, des Ordres religieux et des Institutions civiles qui la concurrencent et la haïssent.

Cette espèce d'indifférentisme, d'agnosticisme, que Bossuet démêla, n'exclut sans doute ni les saillies, ni les méprises, ni les entêtements passagers contre l'intérêt de la Société. Mais le sens général des faits est un effort constant, sinon toujours conscient, pour tout ramener au « bien de la Compagnie». Le P. Pirot n'est qu'un incident, l'esprit jésuitique vit toujours.

Les Ecrits des Curés de Paris, sur l'épisode du laxisme, fournissent les plus abondantes lumières; car, encore une fois, les Provinciales ont subi nombre de censures, qui n'ont que trop servi à entretenir l'équivoque; les Ecrits, eux, n'ont jamais été censurés. Ils ont été au contraire reçus. comme réquisitoire authentique, à la barre de tous les tribunaux légitimes. Ils ont décidé du procès. Ils le gagneront aujourd'hui encore une fois, espérons-le, auprès de l'opinion, pour une mise ou point nouvelle et plus exacte de cette grande Querelle.

Dans nos Instituts catholiques, de nombreux aspirants au Doctorat ne sauraient choisir une thèse meilleure. Ils y démêleraient avec fruit, de la positon centrale et principale, les écarts secondaires dé doctrine, pour restituer au monument ses proportions véritables et toute la pureté de ses lignes. Nous n'avons pu qu'indiquer, ici ou là, au passage, quantité de questions de détail qui se posent et dont la solution, selon les règles d'une critique impartiale, satisferait à de multiples curiosités. Espérons que ce modeste travail, trop rapide et trop superficiel attirera l'attention d'un esprit indépendant et studieux.

L'intérêt littéraire n'est pas moindre; mais, de ce côté-là, les encouragements sont superflus. Une multitude d'érudits est à l'œuvre et chaque jour approfondit tout ce qui touche à nos grands écrivains du Grand Siècle. Nous avons dû élever quelques réserves assez vives, sur les tendances doctrinales de quelques-uns des initiateurs et des maîtres de ce grand courant d'histoire littéraire. Mais ces critiques, étrangères à l'érudition, ne nous gênent en aucune façon pour rendre au mouvement en général, à ses méthodes et à sa fécondité, un large hommage. Notre vœu serait de voir un Universitaire prendre en main, du point de vue de la langue et du goût, la cause des Ecrits.

Il lui reste beaucoup à faire.

Nous n'avons pu qu'indiquer les points de départ d'une recherche vraiment libre et fournir les éléments d'une discussion plus complète.

Dans un volume de vulgarisation, il nous était mal commode de conserver strictement aux textes leurs formes archaïques, particulièrement la ponctuation et l'orthographe anciennes. Le profit assez maigre d'un travail aussi minutieux n'eût été que de dérouter le commun des lecteurs.

Nous n'avons pu davantage nous arrêter aux variantes des diverses réimpressions anciennes que nous avons eues sous les yeux; et nous nous sommes contenté de la leçon qui nous a paru la plus correcte parmi les textes originaux ou amendés de la main même des auteurs. Ces détails n'avaient pas pour nous autant d'importance que la préoccupation de fournir au plus large public possible un document et une première impression d'ensemble. Mais l'intérêt d'une édition critique, l'établissement de morceaux choisis et de commentaires appropriés selon les auditoires, tentera sans doute l'un ou l'autre des infatigables travailleurs, qualifiés pour cette tâche ingrate et méritoire.

Telles quelles, ces Provinciales ecclésiastiques visent moins à passer pour un travail définitif, qu'à fournir une matière à discussion, à mises au point, à nouvelles recherches sur un sujet presque inépuisable, dont nous avons essayé de dégager seulement le sens dominant et les grandes lignes incontestables.

Notes
  1. CLÉMENT XIV, Le Bref « Dominus ac Redemptor », une introduction et des notes par I. de Récalde, Paris, Editions et Librairie, 1920
  2. Cf. passim, Introductions à l'édition classique des Provinciales, HAVET, librairie Delagrave; BRUNETIÈRE, librairie Hachette; HENRY MICHEL, librairie Belin, etc. Havet surtout nage en plein sectarisme. «Partout règne, dit-il en parlant des casuistes anciens et modernes, une morale également bête et odieuse, qui ne tend qu'à rapetisser et à dégrader l'homme et l'Etat au profit du prêtre, et ne tient aucun compte ni de la loi, ni de la justice, ni de l'homme. Et le père Gury peut être tranquille, il n'a pas à craindre d'être censuré par aucune autorité religieuse, car les siens sont maîtres dans l'Eglise. Mais l'Eglise ne juge plus, elle est jugée, et qu'elle absolve les Jésuites, ou même qu'elle les glorifie, ils n'en sont pas moins condamnés sans retour ». Cependant l'historique très objectif que donne plus loin Havet lui-même de la Querelle du Laxisme au xvne siècle suffit à réfuter ces invectives, quant au passé. Nous parlerons aussi du présent
  3. Cf. J. BRUCKER, S. J. La Compagnie de Jésus. Esquisse de son Institut et de son histoire, Paris, Beauchesne, 1919, p.542 et suivantes. Le premier écrit d'Hermant, Observations importantes sur la requête des Jésuites, est d'avril 1643. Il s'offre à faire voir « que la morale chrétienne est devenue un corps d'opinions problématiques, depuis que toute leur Société a entrepris, par une conspiration générale, de l'accommoder à la délicatesse du siècle ». Cinq semaines après, en juin 1643, dans les Vérités académiques ou Réfutation des préjugés populaires dont se servent les Jésuites contre l'Université de Paris, il donne quelques exemples de ces « dangereux sentiments » de la Compagnie en théologie morale. Il y annonce aussi le « dénombrement » de ces erreurs, que prépare Hallier
  4. L' Extrait fut condamné par le Parlement de Bordeaux, le 3 septembre 1644; on lui reprochait de s'être servi, (les Curés de Paris expliquent éloquemment pourquoi dans leur 5ª écrit), sans remonter suffisamment aux sources, du Calalogue des traditions romaines du Ministre calviniste du Moulin, publié à Genève dès 1632,
  5. Henri BREMOND, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, tome I, l'Humanisme dévôt, p. 23. Cf. Charles NISARD, Les Gladiateurs de la République des Lettres. Pasquier, aussi mal embouché du reste, s'amusant à compter Jes injures d'un de ces fougueux polémistes (la Plainte apologétique, la Chasse du renard Pasquin, etc...), doute « s'il fut jamais p..., au plus débordé b... du monde qui se débordât tant en injures que ce Jésuite ». On voit qu'il est difficile de citer. Tel est le ton cependant de ces premiers controversistes de la Compagnie, et l'on tirerait d'eux un copieux chapitre du recueil des « Aménités jésuitiques »
  6. C'est le grand reproche que lui font, avec un certain cynisme, les apologistes de la Compagnie. « Livre maladroit, dit Maynard, qui donnait gain de cause à Pascal ». Ce cri du cœur vaut seul un long poème! Brucker est plus enveloppé : « Appliqué à faire ressortir tout ce qui pouvait se dire en faveur des moralistes accusés par Pascal, sans savoir toujours arrêter à temps ses essais de iustification, l'apologiste donnait trop de prise au soupçon de vouloir maintenir toutes les opinions qui leur étaient prêtées ». (La Cie de J.; p. 549). Pour le P. Brucker, le P. Pirot n'est pas assez « jésuite »!
  7. « Ces dix morceaux sont moins agréables que les Provinciales, mais ils sont aussi forts et en un sens plus hardis, parce qu'ils sont composés au nom de gens ayant autorité et droit de plainte et de réquisition publique ». HAVET, op. cit. p. XXXVII
  8. Sixième de l'édition Bossut. Celle-ci réduit en effet à un seul les troisième et quatrième écrits, qui peuvent être considérés comme un seul mémoire en deux parties. Mais nous avons conservé ici le numérotage et le texte des publications originales
  9. « L'agitation mise en train parmi le clergé de second ordre, devait faire pression sur l'épiscopat et l'obliger à se déclarer à son tour ». BRUCKER, La Cie de J., p. 549. Ah ! qu'en termes galants....
  10. Cf., un peu plus tard, au cours de la même affaire, ERNEST JOvy, Les Archives du cardinal Cybo à Massa. Extrait du Bulletin du Bibliophile. Paris, A. Leclerc, 1918. « Quelques-unes (des lettres citées par M. Jovy dans cet ouvrage) appartiennent à l'histoire du jansénisme et à la campagne contre la morale relâchée. Les évêques d'Arras et de Saint-Pons, empêchés par le roi d'adresser au pape une demande commune de condamnation contre certaines propositions de morale, cherchèrent à se dédommager en écrivant secrètement chacun en particulier, à Innocent XI et à son ministre (le cardinal Cybo, secrétaire d'Etat, tenu à l'écart de ces affaires en raison de ses accointances avec la Cour de France qui l'appointait, de même que le Général des Jésuites, selon Gérin, pour trahir son maître). C'est à cet incident que M. Jovy rattache avec raison les lettres du 1er avril et du 23 juillet 1677 (p. 160 et 116). ». Etudes, 20 juillet 1920, p. 247, sous la signature du P. J. Brucker. Ce compte rendu est lui-même bien savoureux !
  11. Un écrivain très hostile, il est vrai, à la Compagnie, résume assez bien les évolutions de cette campagne: « La tactique des Jésuites consistait à nier tout d'abord que les attaques dirigées contre leur casuistique fussent justes; puis, quand l'exactitude des faits allégués leur était démontrée, ils soutenaient que les thèses dangereuses exprimaient la manière de voir de quelques-uns de leurs frères, mais non celle del'Ordre tout entier. Ensuite, quand on leur rappelait les statuts, en vertu desquels tout livre avait besoin de l'approbation des supérieurs pour être publié, ils cherchaient à démontrer que l'on avait faussé le sens d'un grand nombre de propositions attaquées. Enfin, cette dernière manœuvre échouant également, ils cherchaient à justifier les thèses et à montrer qu'on les trouvait dans les Pères de l'Église, chez les grands théologiens du Moyen Age et chez les casuistes d'autres ordres J. HUBER, Les Jésuites, trad. Marchand, 4º éd., Sandoz et Fischbacher, 1878, t. II; p. 286). En réalité les défenseurs de la Compagnie menaient de front et embrouillèrent souvent à plaisir les diverses méthodes. Et tout n'était pas sans valeur dans leurs moyens de défense; mais la franchise manquait, et la clarté conséquemment fit défaut
  12. On trouvera le texte de ces Arrêts dans les Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe du P. Daniel, ou du moins dans la traduction italienne que nous avons sous les yeux: Ragionamenti di Cleandro e di Eudosso, sopra le Lettere al Provinciale (recati nell'italiana favella dall'original francese stampato in Colonia l'anno 1694). Pouzzoles, Raillard, 1695. du Conseil d'État, du 23 septembre 1660, vise d'ailleurs plus exactement la traduction de Nicole et ses notes; et l'on peut s'étonner d'y lire, à part le grief de « propositions hérétiques » rapidement expédié, ce jugement assez obscurément motivé que le livre est : « outrageux à la réputation du feu roi Louis XIII, de glorieuse mémoire, et à celle des principaux ministres qui ont eu la direction de ses affaires ». Il a fallu bien chercher pour retrouver la trace de ces « outrages ». Havet y est parvenu. Et encore, dit-il, « je ne les aurais pas aperçus si je n'avais pas été mis sur la voie par une note manuscrite (en français) qui se trouve en tête d'un exemplaire de la première édition des Provinciales latines appartenant à la Bibliothèque de l'Arsenal; par exemple, à propos d'un passage de la 3e lettre (vers la fin), sur les manœuvres des Jésuites dans leurs catéchismes, Nicole nous dit que cela se passait «dans cette superbe église Saint-Louis (alors église des Jésuites, aujour, d'hui l'Église paroissiale Saint-Paul-Saint-Louis), bâtie des dépouilles des peuples ». Comme l'église avait été bâtie par Louis XIII et par Richelieu (c'est Richelieu qui fit les frais du portail), les mots soulignés parurent contenir une offense au roi et à son ministre. Une note de la seconde lettre se rapporte au chancelier Séguier.... (HAVET, loc. cit., p. LVII), Vraiment le Conseil du roi ne se moquait-il pas un peu de la Compagnie, en ne retenant de toutes ses plaintes, que cet attendu... inattendu? Et quelle réparation à l'égard de leur morale relâchée, ces bons Pères croient-ils nous apporter en nous fatiguant du rappel triomphant de ces arrêts ?
  13. PAUL BERT, La Morale des Jésuites, Bibliothèque Charpentier, Paris, 1909. Cf. en particulier ses discours à la Chambre, les 21 juin, 5, 6 et 8 juillet 1879.- La thèse de Paul Bert est que les casuistes modernes, le P. Gury, S. J., en particulier, enseignent une morale aussi relâchée que les auteurs anciens en butte aux traits de Pascal. Il donne même en appendice le texte des 65 propositions condamnées par Innocent XI, le 16 mars 1679, et prétend que le lecteur (de sa traduction de Cas de conscience en usage dans les Séminaires) « a pu se rendre ompte dans un certain nombre de cas particuliers, des efforts d'imagination que les Jésuites plus récents ont faits pour conserver le bénéfice de ces doctrines commodes, sans se heurter de front au texte même des interdictions papales ». Ce serait, en effet, le sujet d'une bien curieuse thèse de doctorat, comme nous le redirons plus loin, que de confronter les maximes condamnées, les textes des anciens auteurs d'où il semble qu'on les ait tirées et certaines décisions assez larges des Manuels aujourd'hui en cours. Mais c'est là un travail minutieux qui dépasse de beaucoup les moyens du lecteur ordinaire de Paul Bert, et auquel lui-même a trop montré par les brutalités dont il assaisonne les quelques remarques utiles ou opportunes de son fastidieux ouvrage, qu'il était radicalement inapte. Il est inconcevable qu'Havet, d'une toute autre valeur intellectuelle, se laisse emporter par le préjugé anticlérical jusqu'à s'associer, aux yeux d'une jeunesse qui mérite d'autres maîtres, au grief le plus sot et le plus grossièrement injurieux élevé par le député professeur contre la casuistique elle-même en général. Il tient à « remercier M. Paul Bert de s'être résigné à aborder ces ordures (du moins à l'aide du latin) et à nous renseigner ainsi sur la maladie érotique dont cette casuistique est dévorée ». Cela est à peu près aussi intelligent que de reprocher à un clinicien d'avoir traité des maladies vénériennes. Certes, il y a des abus; le moyen de les réprimer d'un commun accord n'est pas de substituer à des critiques acceptables des sarcasmes de tréteau.
  14. ABBÉ MAYNARD, Les Provinciales et leur Réfutation, Paris, Didot, 1851. « On sait aujourd'hui qu'Arnauld, Nicole, Périer, recueillaient les matériaux de ces opuscules et que Pascal tenait la plume. Il est difficile de croire cependant qu'il ait travaillé à tous, car quelques-uns ne portent guère le cachet de son style. Une tradition qui remonte au dix-septième siècle, lui attribue le cinquième et le sixième.... Et vraiment, comme nous le verrons, plusieurs pages ne sont pas indignes des plus éloquentes des Provinciales ». (ІІ. 414). — «Ce pamphlet (le cinquième) est vraiment éloquent et nous le croirions volontiers sorti de la plume de Pascal. On y explique et justifie avec un admirable talent la conduite des curés, qui, dans leur lutte contre les Jésuites, auraient voulu surtout empêcher les hérétiques de se prévaloir des corruptions des Casuistes pour imputer à l'Église des opinions qu'elle abhorre, et légitimer ainsi leur séparation, en même temps qu'on y réfute les Jésuites, qui cherchaient à prouver que leur doctrine mole était celle de l'Eglise, par cela seul qu'elle était condamnée par les hérétiques ». Sur le 6º écrit: «Oui, Pascal, car tout ici est bien de lui, fond et style.... Cette page est une variante éloquente de la cinquième Provinciale ». Sur le 8º: « Notons que ce factum est encore bien évidemment de Pascal; il suffit pour s'en convaincre, de comparer une page bien spirituelle de cet Ecrit avec une page de la dix-septième Provinciale: tour et expressions sont parfaitement identiques ».
  15. C'est ainsi que les deux fragments: Lettres des établissements violents des Jésuites partout (Pensées, fragments, tome I, page 293) et une autre lettre sur les Constitutions, que Maynard (tome II, page 407) prend pour un « projet de deux autres Provinciales », à nos yeux paraissent avoir été plutôt le plan de deux nouveaux Ecrits. Les Provinciales avaient quitté ce terrain; les condamnations encourues nuisaient à leur crédit. Les Ecrits au contraire avaient commencé de s'engager dans la voie historique, et la signature des curés leur garantissait une précieuse propagation, quand un ordre du roi arrêta leur publication.
  16. On a donné d'assez bonne heure un titre à chacune des Petites Lettres et Nicole lui-même en a fourni une analyse qui trah't l'auteur en retraduisant en formules abstraites son effort d'application aux mœurs des hommes de son siècle. On cherche alors le plan qui a pu guider le controversiste des « probabilités » à la « direction d'intention », de l'homicide à l'usure, de la fausse dévotion à la Vierge aux restrictions mentales, etc.... Ce n'est pas ainsi qu'il faut lire ce merveilleux livre. La clef en est ailleurs que dans une table didactique des matières. Sa « grille » doit être empruntée à la vie. Après avoir, grâce à son « bon père», évoqué la Compagnie elle-même, pour nous révéler le secret de sa politique et le fâcheux principe de sa morale, voici venir sur la scène, pour les cent actes divers de cette Comédie, cent personnages de toutes robes et de toutes figures, bénéficiers, prêtres, moines, gentilshommes, juges, usuriers, banqueroutiers, etc.... « Rien, dit Pascal lui-même, n'a échappé à la prévoyance des Casuistes; il y en a pour le clergé, la noblesse, le Tiers-Etat ». Là est l'ordre, le fil de l'ouvrage. Viennent ensuite les scènes où le chrétien est plus particulièrement en contact avec le directeur de conscience pour la pratique de la dévotion, des sacrements et des vertus. Jusqu'à ce qu'enfin, à visière levée, il puisse s'en prendre nommément au P. Nouet, au P. Annat: « Mes Révérends Pères !... » La comédie est terminée; l'accusateur se lève. Cf. MAYNARD, I, 45.
  17. Voir GERIN. Recherches historiques. teurs de Sorbonne.
  18. Cette sorte de fanatisme ressemble étrangement à celui des confréries musulmanes, aveuglément soumises aux ordres de leur cheik. HERMANN MULLER, Les origines de la Compagnie de Jésus, Paris, Fischbacher, 1898.
  19. Nous avons volontairement négligé, dans ce rapide exposé, les divergences secondaires d'opinions. En réalité, il faudrait distinguer: 1º Le rigorisme ou tutiorisme, absolu; 2° le tutiorisme mitigé; 3° le probabiliorisme; 4° le probabilisme modéré ou équiprobabilisme; 5º le probabilisme large, ou probabilisme proprement dit; 6º le laxisme. Le rigorisme et le laxisme seuls sont formellement réprouvés dans l'Eglise. Encore ne s'agit-il point de deux systèmes établis, mais de la série des propositions condamnées que l'abus des autres opinions a porté leurs tenants à soutenir de part et d'autre. L'éminent auteur des notes dont nous nous sommes servi pour rédiger cet article, n'a d'ailleurs aucun intérêt à cacher que, personnellement, il penche vers le probabilisme large quant à l'appréciation de la juste probabilité, et vers l'équiprobabilisme de Saint Alphonse de Liguori quant à l'application de ce qu'on peut appeler la « règle de possession », Melior est conditio possidentis, le « possesseur » étant tantôt la règle et tantôt la liberté. Septième opinion, comme on voit, mais qui, certes, n'a rien de janséniste et expliquera peut-être aux théologiens professionnels certaines nuances d'un exposé que nous avons voulu plus qu'impartial à l'égard de ces pauvres « opinions probables ».
  20. Busembaum en eut 200
  21. Voir la lettre de Voltaire au P. de la Tour.
  22. Cf. De la distinction entre l'essence et l'existence, à l'occasion d'un décret émané du P. Ledochowski, Préposé Général de la Compagnie de Jésus, par Mgr. E. Binzecher, secrétaire de l'Académie pontificale de Théologie à Rome (Edition italienne: Orvieto, Imprimerie des Orphelins, 1916).
  23. « Quelque coupables qu'on les suppose, ces casuistes infimes, dont l'œuvre obscure, sans la réclame des Provinciales, n'aurait nui à personne, quels titres ont-ils à représenter comme ils font ici, l'enseignement de la Compagnie ? » (BRUCKER, op. cit., p. 547).
  24. Les crimes s'expient aujourd'hui avec beaucoup plus légresse et d'ardeur. que l'on n'avait accoutumé de les commettre auparavant"». Imago primi sæculi societatis Jesu à Provincia Flandro-Belgica ejusdem Societatis presentata.... Anvers, 1640, I, 1. III, c. 8.
  25. BRUCKER, o. c., p. 435.
  26. Ib., p. 477.
  27. C'est ainsi que Saint Charles devient A. M. D. G. - sous la plume du très ultramontain abbé Maynard d'un christianisme si dur qu'il en est effrayant » et « celui que le Jansénisme (naturellement) imprimait pour l'opposer aux Jésuites ». Quelle misère!
  28. CHARLES FLACHAIRE. La dévotion à la Vierge dans la littérature catholique au commencement du XVII• Siècle, Paris, Ernest Leroux 1916.
La querelle du laxisme — Padre Paul Boulin